09/09/2026
DROIT DE REPONSE à PARI
𝐋𝐄 𝐓𝐂𝐇𝐀𝐃 𝐍’𝐀 𝐏𝐄𝐔𝐓-Ê𝐓𝐑𝐄 𝐏𝐀𝐒 𝐁𝐄𝐒𝐎𝐈𝐍 𝐃’𝐔𝐍 𝐈𝐁𝐑𝐀𝐇𝐈𝐌 𝐓𝐑𝐀𝐎𝐑É. 𝐌𝐀𝐈𝐒 𝐈𝐋 𝐌É𝐑𝐈𝐓𝐄 𝐌𝐈𝐄𝐔𝐗 𝐐𝐔’𝐔𝐍𝐄 𝐂𝐀𝐑𝐈𝐂𝐀𝐓𝐔𝐑𝐄 𝐃𝐔 𝐁𝐔𝐑𝐊𝐈𝐍𝐀 𝐅𝐀𝐒𝐎.
J’ai lu avec attention le texte de Koura PARI intitulé « Le Tchad n’a pas besoin de son Ibrahim Traoré ». Sur le fond, certaines questions soulevées sont parfaitement légitimes. Aucun peuple ne devrait attendre un homme providentiel pour transformer son pays. Aucun dirigeant ne devrait être placé au-dessus de toute critique. Et une société qui veut véritablement changer doit aussi interroger ses propres comportements, ses institutions et son rapport au pouvoir.
Mais il y a quelque chose qui me gêne dans cette réflexion : pour expliquer pourquoi le Tchad doit construire son propre avenir, le texte commence par présenter une vision extrêmement réductrice du Burkina Faso.
Et c’est là que le débat devient intéressant.
𝐋𝐄 𝐏𝐑𝐎𝐁𝐋È𝐌𝐄 𝐂𝐎𝐌𝐌𝐄𝐍𝐂𝐄 𝐏𝐄𝐔𝐓-Ê𝐓𝐑𝐄 𝐀𝐕𝐄𝐂 𝐋𝐄 𝐓𝐈𝐓𝐑𝐄
« Le Tchad n’a pas besoin de son Ibrahim Traoré. »
Le titre est évidemment accrocheur. Il attire l’attention, provoque la réaction et fonctionne très bien dans l’écosystème des réseaux sociaux. Ce n’est d’ailleurs pas un reproche en soi. Lorsqu’on travaille dans la communication, on sait parfaitement qu’un titre doit donner envie de lire.
Mais il faut alors accepter de poser la question suivante : lorsque l’on choisit un titre aussi provocateur, est-ce réellement pour analyser une expérience politique étrangère, ou pour provoquer une réaction autour d’un personnage devenu extrêmement populaire sur le continent ?
Car Ibrahim Traoré n’est pas simplement une image qui circule sur Facebook, TikTok ou X. Il est le dirigeant d’un pays engagé depuis plusieurs années dans une guerre particulièrement difficile, dans un contexte de crise sécuritaire, de pertes territoriales, de déplacements de populations et de profondes transformations politiques.
On peut critiquer ses choix. On peut contester certaines décisions de son gouvernement. On peut demander des comptes sur la sécurité, les libertés, la gouvernance ou les résultats économiques. C’est même nécessaire.
Mais pour le faire sérieusement, encore faut-il commencer par regarder le Burkina Faso tel qu’il est, et non tel qu’il apparaît dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux.
𝐋𝐄 𝐁𝐔𝐑𝐊𝐈𝐍𝐀 𝐅𝐀𝐒𝐎 𝐍𝐄 𝐒𝐄 𝐑É𝐒𝐔𝐌𝐄 𝐏𝐀𝐒 À 𝐈𝐁𝐑𝐀𝐇𝐈𝐌 𝐓𝐑𝐀𝐎𝐑É
C’est peut-être le premier point qu’il faut rappeler.
Parler du Burkina Faso uniquement à travers Ibrahim Traoré revient finalement à reproduire ce que l’on reproche aux réseaux sociaux : personnaliser à l’extrême une transformation qui dépasse largement un seul individu.
Ibrahim Traoré n’est pas le Burkina Faso.
Il est le président du Faso, avec ses qualités, ses limites, ses choix et ses responsabilités. Mais derrière lui, il y a un peuple, une histoire, une armée, des volontaires pour la défense de la patrie, des fonctionnaires, des agriculteurs, des enseignants, des entrepreneurs, des étudiants, des femmes et des hommes qui vivent quotidiennement les conséquences de la crise.
Et surtout, il y a une population qui, depuis des années, paie un prix humain considérable pour tenter de préserver son territoire et son existence comme nation.
Réduire cette réalité à quelques vidéos virales, à un treillis militaire et à des discours sur la souveraineté ne permet donc pas de comprendre ce qui se passe.
𝐋𝐄 𝐓𝐑𝐄𝐈𝐋𝐋𝐈𝐒 𝐍’𝐄𝐒𝐓 𝐏𝐀𝐒 𝐔𝐍 𝐁𝐈𝐋𝐀𝐍. 𝐌𝐀𝐈𝐒 𝐈𝐋 𝐍’𝐄𝐒𝐓 𝐏𝐀𝐒 𝐍𝐎𝐍 𝐏𝐋𝐔𝐒 𝐐𝐔’𝐔𝐍 𝐎𝐔𝐓𝐈𝐋 𝐃𝐄 𝐂𝐎𝐌𝐌𝐔𝐍𝐈𝐂𝐀𝐓𝐈𝐎𝐍
Le texte affirme, avec une formule assez efficace, que « l’uniforme devient un bilan ».
C’est une belle formule.
Mais elle devient problématique lorsqu’elle laisse entendre que le treillis d’Ibrahim Traoré ne serait essentiellement qu'un instrument de communication.
Dans un pays confronté à une guerre, le symbole militaire n’a évidemment pas la même signification que dans un pays en situation politique normale. Pour une partie importante de la population burkinabè, le militaire au pouvoir n’est pas seulement un personnage médiatique. Il représente aussi une rupture avec une période politique précédente et, surtout, une volonté de placer la question de la défense du territoire et de la souveraineté au centre de l’action de l’État.
Cela ne signifie pas que le treillis constitue une preuve de réussite.
Un uniforme ne reconquiert pas un territoire. Un discours ne nourrit pas une population. Une déclaration de souveraineté ne suffit pas à reconstruire une école.
Mais l’inverse est également vrai : l’existence d’une communication politique forte ne permet pas, à elle seule, de conclure que tout ce qui se fait derrière cette communication est faux.
Il faut donc sortir de la communication pour revenir aux faits.
𝐔𝐍 𝐁𝐈𝐋𝐀𝐍 𝐒𝐄 𝐌𝐄𝐒𝐔𝐑𝐄 𝐀𝐔𝐗 𝐅𝐀𝐈𝐓𝐒, 𝐏𝐀𝐒 𝐀𝐔𝐗 𝐕𝐈𝐃É𝐎𝐒
Sur ce point, je suis parfaitement d’accord avec l’auteure : un pays ne se gouverne pas avec des vidéos virales.
Mais alorsm faisons réellement le travail d’analyse.
Combien de territoires ont été récupérés ou sécurisés ? Quelle est l’évolution de la situation sécuritaire ? Combien de personnes déplacées ont pu regagner leurs localités ? Quelle est la situation de l’agriculture ? Qu’en est-il des infrastructures, de l’éducation, de la santé, de l’économie, de l’emploi, de la mobilisation des ressources nationales ?
Voilà les questions importantes.
Il faut également examiner les coûts humains et financiers de cette guerre, les difficultés rencontrées, les erreurs éventuelles, les résultats insuffisants et les promesses qui n’ont pas été tenues.
C’est cela, un bilan.
Dire qu’une vidéo ne sécurise pas une route est une évidence. Mais ce n’est pas encore une analyse. La véritable question est de savoir ce qui a été fait sur le terrain, avec quels résultats et à quel prix.
𝐋𝐀 𝐃É𝐒𝐈𝐍𝐅𝐎𝐑𝐌𝐀𝐓𝐈𝐎𝐍 𝐍𝐄 𝐃𝐎𝐈𝐓 𝐏𝐀𝐒 𝐃𝐄𝐕𝐄𝐍𝐈𝐑 𝐔𝐍 𝐀𝐑𝐆𝐔𝐌𝐄𝐍𝐓 À 𝐒𝐄𝐍𝐒 𝐔𝐍𝐈𝐐𝐔𝐄
Il est vrai que les réseaux sociaux sont remplis de fausses informations, de montages, d'anciennes images présentées comme récentes et même de contenus générés ou manipulés par l’intelligence artificielle.
Il faut les dénoncer.
Mais il faut appliquer la même exigence à tout le monde.
Une fausse vidéo présentée comme une victoire du Burkina Faso ne prouve pas que les réalisations réelles n’existent pas. De la même manière, une information négative ou une vidéo montrant un événement dramatique ne suffit pas nécessairement à résumer toute la situation d’un pays.
La question sérieuse est donc toujours la même : quelle est la source ? Quelle est la date ? Quel est le contexte ? Peut-on vérifier l’information ? Existe-t-il des données indépendantes permettant de la confirmer ou de la nuancer ?
Si nous voulons sortir de la propagande, nous devons sortir de toutes les propagandes, y compris celles qui correspondent à nos propres convictions.
𝐃𝐄 𝐐𝐔𝐄𝐋𝐋𝐄 𝐃É𝐌𝐎𝐂𝐑𝐀𝐓𝐈𝐄 𝐏𝐀𝐑𝐋𝐄-𝐓-𝐎𝐍 ?
C’est probablement ici que le texte mérite le plus d’être interrogé.
On évoque la démocratie comme si sa définition était évidente et universelle, comme si le simple fait d’organiser des élections, d’avoir plusieurs partis politiques et de respecter certaines formes institutionnelles suffisait à démontrer qu’un peuple est libre.
Mais de quelle démocratie parle-t-on ?
La démocratie est-elle uniquement un système électoral ? Est-elle seulement la possibilité de choisir périodiquement entre plusieurs candidats ?
Et surtout, peut-on demander à un peuple de considérer comme indiscutable un modèle politique parce qu’il est présenté comme la définition universelle de la démocratie ?
Au Burkina Faso, une partie importante de la population remet précisément en question cette conception d’une démocratie imposée de l’extérieur, essentiellement électoraliste, qui n’a pas produit les résultats attendus et qui, pendant des décennies, n’a pas empêché la dépendance politique, économique et sécuritaire.
Cela ne signifie pas que les Burkinabè seraient contre la démocratie.
Cela signifie qu’ils sont en droit de poser une question fondamentale : quelle démocratie voulons-nous ?
Une démocratie qui se limite à organiser des élections tous les cinq ans, alors que le pays reste profondément dépendant sur le plan économique, incapable de garantir la sécurité d’une partie de son territoire et soumis à des influences extérieures ?
Ou une démocratie que les citoyens peuvent progressivement construire en fonction de leur histoire, de leurs réalités et de leurs priorités ?
La question mérite d’être posée sans tabou.
𝐋𝐀 𝐋𝐈𝐁𝐄𝐑𝐓É 𝐍𝐄 𝐏𝐄𝐔𝐓 𝐏𝐀𝐒 Ê𝐓𝐑𝐄 𝐃É𝐅𝐈𝐍𝐈𝐄 𝐔𝐍𝐈𝐐𝐔𝐄𝐌𝐄𝐍𝐓 𝐃𝐄 𝐋’𝐄𝐗𝐓É𝐑𝐈𝐄𝐔𝐑
Il en va de même pour la notion de liberté.
Il existe évidemment des libertés fondamentales qui doivent être protégées. La guerre et la souveraineté ne peuvent pas servir de justification à tout. Un gouvernement doit pouvoir être questionné et critiqué. L’État doit rester responsable devant la population.
Mais pourquoi faudrait-il nécessairement regarder la liberté uniquement à travers le regard politique occidental ?
Pour un pays confronté au terrorisme, est-ce que pouvoir circuler librement, cultiver son champ sans craindre une attaque, envoyer ses enfants à l’école, travailler, se soigner et vivre dans son village ne sont pas également des dimensions fondamentales de la liberté ?
La liberté politique compte.
La sécurité compte aussi.
La dignité économique compte.
La capacité d’un peuple à décider de son avenir compte.
Opposer systématiquement ces dimensions les unes aux autres ne permet pas de comprendre la réalité africaine.
𝐋𝐀 𝐒𝐎𝐔𝐕𝐄𝐑𝐀𝐈𝐍𝐄𝐓É 𝐒𝐈𝐆𝐍𝐈𝐅𝐈𝐄 𝐀𝐔𝐒𝐒𝐈 𝐋𝐄 𝐃𝐑𝐎𝐈𝐓 𝐃𝐄 𝐂𝐇𝐎𝐈𝐒𝐈𝐑 𝐒𝐎𝐍 𝐌𝐎𝐃È𝐋𝐄
Le texte explique avec raison que le Tchad doit être son propre projet.
Je suis d’accord.
Mais si le Tchad doit avoir le droit de construire son propre modèle, pourquoi le Burkina Faso ne bénéficierait-il pas du même droit ?
C’est une contradiction importante.
On ne peut pas réclamer que le Tchad construise son propre avenir tout en jugeant le Burkina Faso uniquement à partir de normes politiques dont on ne questionne jamais l’origine.
Chaque peuple doit pouvoir réfléchir à ses institutions, à son rapport au pouvoir, à son économie, à sa souveraineté et à ses priorités.
Cela ne signifie pas que tout est permis au nom de la souveraineté. Cela signifie simplement que la souveraineté politique doit aussi inclure une souveraineté intellectuelle : le droit de penser par soi-même.
𝐋𝐄 𝐏𝐄𝐔𝐏𝐋𝐄 𝐁𝐔𝐑𝐊𝐈𝐍𝐀𝐁È 𝐃𝐈𝐒𝐏𝐀𝐑𝐀Î𝐓 𝐃𝐄𝐑𝐑𝐈È𝐑𝐄 𝐈𝐁𝐑𝐀𝐇𝐈𝐌 𝐓𝐑𝐀𝐎𝐑É
Il y a une autre faiblesse dans cette manière de présenter le Burkina Faso.
On parle beaucoup d’Ibrahim Traoré, mais beaucoup moins du peuple burkinabè.
Or le phénomène actuel ne peut pas être compris uniquement par la personnalité du président.
Il existe au Burkina Faso une aspiration beaucoup plus ancienne à la souveraineté, à la dignité et à la maîtrise du destin national. Ibrahim Traoré s’inscrit dans cette dynamique, comme d’autres dirigeants avant lui, avec évidemment une différence majeure de contexte.
Thomas Sankara demeure une référence historique essentielle, mais il ne faut pas transformer cette référence en comparaison permanente entre deux hommes.
Ibrahim Traoré est jeune. Il a fait le choix de consacrer une partie de sa jeunesse à la défense de son pays dans une période où celui-ci était confronté à une crise existentielle. On peut discuter ses méthodes et ses résultats. Mais il serait intellectuellement injuste de réduire ce parcours à une simple stratégie de communication.
Et surtout, il faut regarder ceux qui, derrière lui, acceptent eux aussi de payer le prix de cette guerre.
𝐑𝐄𝐒𝐏𝐎𝐍𝐒𝐀𝐁𝐈𝐋𝐈𝐓É 𝐂𝐈𝐓𝐎𝐘𝐄𝐍𝐍𝐄 𝐄𝐓 𝐑𝐄𝐒𝐏𝐎𝐍𝐒𝐀𝐁𝐈𝐋𝐈𝐓É 𝐏𝐎𝐋𝐈𝐓𝐈𝐐𝐔𝐄 𝐍𝐄 𝐒𝐎𝐍𝐓 𝐏𝐀𝐒 É𝐐𝐔𝐈𝐕𝐀𝐋𝐄𝐍𝐓𝐄𝐒
Le texte a également raison sur un point essentiel : un changement durable ne peut pas reposer uniquement sur le changement d’un président.
Une société doit effectivement changer son rapport à la corruption, au népotisme, au mensonge, à l’injustice et à la responsabilité individuelle.
Mais attention à ne pas créer une fausse équivalence entre la responsabilité du citoyen et celle du pouvoir.
Le citoyen qui accepte de payer un petit pot-de-vin et le responsable politique qui organise un système de détournement des ressources publiques n’ont pas le même pouvoir.
Le fonctionnaire qui favorise un proche et le dirigeant qui contrôle les grandes nominations de l’État ne disposent pas des mêmes moyens.
Plus on possède de pouvoir, plus la responsabilité est grande.
Oui, le citoyen doit changer.
Mais le pouvoir doit également changer.
Et il serait dangereux de demander aux citoyens d’assumer une responsabilité morale sans exiger du sommet de l’État une responsabilité politique à la hauteur de son pouvoir.
𝐔𝐍 𝐇𝐎𝐌𝐌𝐄 𝐍𝐄 𝐓𝐑𝐀𝐍𝐒𝐅𝐎𝐑𝐌𝐄 𝐏𝐀𝐒 𝐒𝐄𝐔𝐋 𝐔𝐍 𝐏𝐀𝐘𝐒
Sur ce point, je rejoins finalement une partie de la conclusion de l’article.
Aucun pays ne devrait dépendre éternellement d’un homme.
Mais l’histoire montre également qu’un leadership peut ouvrir une rupture historique.
Les grandes transformations politiques ne sont pas produites uniquement par des institutions abstraites. Elles sont souvent portées par des hommes et des femmes capables de formuler une vision, de mobiliser une population et d’assumer des décisions difficiles.
Sankara n’était pas seulement un symbole.
Nkrumah n’était pas seulement un président.
Mandela n’était pas seulement une institution.
Ils étaient aussi des dirigeants qui ont incarné, à leur époque, une certaine vision de leur société.
La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut choisir entre un homme providentiel et des institutions.
Il faut construire les deux : un leadership responsable et des institutions suffisamment fortes pour que le pays ne dépende pas éternellement d’un seul individu.
𝐒𝐈 𝐋𝐄 𝐓𝐂𝐇𝐀𝐃 𝐃𝐎𝐈𝐓 Ê𝐓𝐑𝐄 𝐒𝐎𝐍 𝐏𝐑𝐎𝐏𝐑𝐄 𝐏𝐑𝐎𝐉𝐄𝐓, 𝐐𝐔𝐄𝐋 𝐄𝐒𝐓 𝐂𝐄 𝐏𝐑𝐎𝐉𝐄𝐓 ?
C’est finalement là que le texte m’interpelle le plus.
Je suis d’accord pour dire que le Tchad ne doit pas chercher son salut à Ouagadougou, à Moscou ou à Paris.
Mais alors, quel est son projet ?
Quelle vision pour l’économie tchadienne ? Quelle politique éducative ? Quelle souveraineté alimentaire ? Quelle organisation de l’État ? Quelle relation entre les différentes composantes de la société ? Quelle place pour la jeunesse ? Quelle stratégie sécuritaire ? Quelle politique étrangère ? Quelle conception de la démocratie ? Quelle vision de la justice et de la redistribution des richesses ?
C’est là que la discussion devient réellement intéressante.
Dire au Tchad de ne pas chercher un Ibrahim Traoré est relativement simple.
Construire une vision cohérente du Tchad de demain est beaucoup plus difficile.
𝐎𝐁𝐒𝐄𝐑𝐕𝐄𝐑 𝐋𝐄 𝐁𝐔𝐑𝐊𝐈𝐍𝐀 𝐒𝐀𝐍𝐒 𝐋’𝐈𝐃𝐎𝐋Â𝐓𝐑𝐄𝐑 𝐍𝐈 𝐋𝐄 𝐂𝐀𝐑𝐈𝐂𝐀𝐓𝐔𝐑𝐄𝐑
Il ne s’agit donc pas ici de transformer Ibrahim Traoré en héros infaillible.
Un dirigeant doit être jugé sur ses résultats. Les erreurs doivent pouvoir être reconnues. Les abus doivent être documentés et examinés. Les politiques publiques doivent être évaluées. La parole officielle ne doit jamais être confondue avec la réalité.
Mais cette exigence doit fonctionner dans les deux sens.
Si l’on refuse l’idolâtrie, il faut également refuser la caricature.
Si l’on demande des preuves aux partisans d’Ibrahim Traoré, il faut demander les mêmes preuves à ceux qui le critiquent.
Si l’on dénonce la propagande, il faut être capable de reconnaître celle qui nous arrange.
Et si l’on veut parler du Burkina Faso, il faut accepter de regarder le Burkina Faso dans toute sa complexité.
𝐏𝐀𝐒 𝐃𝐄 𝐌𝐎𝐃È𝐋𝐄 𝐔𝐍𝐈𝐐𝐔𝐄 𝐏𝐎𝐔𝐑 𝐋’𝐀𝐅𝐑𝐈𝐐𝐔𝐄
Au fond, je pense que le débat dépasse largement Ibrahim Traoré.
L’Afrique n’a peut-être pas besoin d’un modèle unique.
Elle n’a pas besoin que tous ses pays copient Ouagadougou, Paris, Washington, Moscou ou Pékin.
Chaque peuple doit pouvoir tirer des enseignements de l’expérience des autres tout en construisant son propre chemin.
Mais cette liberté doit être réciproque.
Le Tchad a le droit d’être le Tchad.
Le Burkina Faso a le droit d’être le Burkina Faso.
Et aucun des deux ne devrait avoir besoin de caricaturer l’autre pour affirmer son propre chemin.
Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas de savoir si le Tchad a besoin de son Ibrahim Traoré.
La vraie question est de savoir si les peuples africains seront enfin capables de penser leur avenir par eux-mêmes, de tirer des leçons des expériences des autres sans les copier, de critiquer leurs dirigeants sans détruire leur propre récit national, et surtout de définir eux-mêmes ce qu’ils entendent par démocratie, liberté, souveraineté, justice et progrès.
Le Tchad mérite certainement son propre projet.
Mais le Burkina Faso aussi.
Et pour comprendre ce projet, il faut commencer par écouter ce que les Burkinabè eux-mêmes sont en train de dire de leur pays.
Prof. Mwinmaalu A Somdah
Marie-Ange Somdah