22/06/2026
Et voilĂ .....
ENAM, ENEAM, ENA, ECOLES DE COMMERCE, MASTERS EN GESTION⊠ET TOUJOURS PAS DâUSINES. AVONS-NOUS ĂTĂ PROGRAMMĂS POUR GĂRER NOTRE PROPRE PAUVRETĂ ?
Si vous voulez comprendre pourquoi, malgrĂ© nos milliers de diplĂŽmĂ©s, nos rues sont inondĂ©es de produits importĂ©s et nos Ă©conomies stagnent, il faut regarder ce qui se passe chaque matin Ă huit heures dans nos centres-villes. Vous y verrez des milliers de jeunes cadres, rasĂ©s de prĂšs, habillĂ©s en vestes et cravates sous trente-cinq degrĂ©s Ă lâombre. Ils sortent de grandes Ă©coles de management et de commerce qui ont coĂ»tĂ© des millions de francs CFA Ă leurs parents. Ils sâasseyent dans des bureaux climatisĂ©s pour remplir des fichiers Excel.
Leur titre ? Brand Manager, Supply Chain Specialist, Auditeur Junior. Mais grattez le vernis de ces titres ronflants et regardez ce quâils gĂšrent rĂ©ellement sur le terrain. Ils gĂšrent lâimportation de mĂšches indiennes. Ils optimisent la distribution de lait en poudre europĂ©en. Ils auditent les comptes dâune multinationale qui rapatrie ses bĂ©nĂ©fices Ă Paris, DubaĂŻ ou PĂ©kin.
Nous avons sĂ©lectionnĂ© lâĂ©lite de notre jeunesse pour en faire les douaniers et les secrĂ©taires de notre propre colonisation Ă©conomique. Et le pire, câest que nous applaudissons.
Notre systĂšme Ă©ducatif actuel est le fantĂŽme de lâadministration coloniale française.
La France a créé ses grandes Ă©coles de gestion Ă une Ă©poque oĂč son tissu industriel Ă©tait dĂ©jĂ mature, ses usines tournaient Ă plein rĂ©gime, ses multinationales colonisaient les marchĂ©s mondiaux. Elle avait un besoin urgent de gestionnaires pour ordonner, contrĂŽler et fiscaliser cette richesse dĂ©jĂ existante. Quâavons-nous fait Ă lâindĂ©pendance ?
Nous avons recopiĂ© lâĂ©tage supĂ©rieur de la maison en oubliant de construire les fondations. Nous avons créé des usines Ă fabriquer des contrĂŽleurs, des inspecteurs, des directeurs de cabinets et des managers en costard-cravate, alors que nos pays nâavaient pas encore dâindustries, pas encore de technologies propres, et pas encore de chaĂźnes de valeur. Nous avons institutionnalisĂ© la charrue avant les bĆufs.
Ce modÚle a donné naissance à une inversion sociétale dramatique. Ceux qui apprennent à administrer le systÚme dirigent et oppriment ceux qui créent réellement la valeur.
En Occident ou en Asie, lâadministration est au service de la production. Un haut fonctionnaire chinois ou singapourien est jugĂ© sur un seul critĂšre : combien dâusines ont ouvert dans sa rĂ©gion ? Quelle croissance industrielle a-t-il facilitĂ©e ? Chez nous, lâadministration est perçue comme un pouvoir de blocage.
Le gĂ©nie local qui veut transformer le manioc, concevoir une machine agricole ou lancer une marque de cosmĂ©tiques nationale passe 80% de son temps Ă supplier, payer et nĂ©gocier face Ă un bureaucrate assis dans un bureau climatisĂ©. Un bureaucrate payĂ© par les taxes dâune richesse quâil passe ses journĂ©es Ă dĂ©courager par des tampons et des procĂ©dures obsolĂštes. Le systĂšme rĂ©compense la capture du pouvoir existant plutĂŽt que lâextraction de nouvelles ressources.
Câest lâarnaque la plus chĂšre du continent. Les Ă©coles de management facturent des masters Ă deux ou trois millions de francs CFA par an. Les parents vendent des terrains, sâendettent au village pour que leur fils apprenne le Marketing StratĂ©gique ou les Ressources Humaines. Mais posez-vous la question qui fait mal. Vous voulez manager quoi dans un pays oĂč il nây a pas dâusines ?
Vous voulez faire le marketing de quel produit national quand 95% de ce qui est consommĂ© dans nos supermarchĂ©s vient dâailleurs ? Ces Ă©coles ne forment pas des crĂ©ateurs de richesse. Elles forment des distributeurs de la richesse des autres. On sâendette en Afrique pour apprendre Ă vendre les produits des pays qui, eux, ont formĂ© des ingĂ©nieurs.
Quand un enfant rĂ©ussit brillamment ses Ă©tudes scientifiques, quâil est douĂ© en technique, la plus grande hantise des parents africains est quâil devienne artisan ou mĂ©canicien.
Le rĂȘve suprĂȘme, câest que leur fils rĂ©ussisse le concours de la Douane, des ImpĂŽts ou du TrĂ©sor Public. Pourquoi ?
Parce que dans notre logiciel mental corrompu, la rĂ©ussite ne signifie pas crĂ©er de la valeur, elle signifie sâasseoir lĂ oĂč on distribue et contrĂŽle lâargent. Nous prĂ©fĂ©rons un fils qui gĂšre les miettes du budget de lâĂtat plutĂŽt quâun fils qui construit une industrie de transformation de cacao. Nous cĂ©lĂ©brons la capture de la richesse, jamais sa crĂ©ation.
Pendant que nous continuons Ă rĂ©citer sagement les thĂ©ories de management occidentales des annĂ©es 80 regardez ce que font ceux qui dominent le monde. La Chine nâa pas bĂąti sa puissance avec des experts en ressources humaines. Elle lâa bĂątie en envoyant des millions de jeunes apprendre la mĂ©tallurgie, la chimie, lâĂ©lectronique et lâautomatisation industrielle. Lâadministration chinoise est au service des usines. Si un bureaucrate bloque un industriel, il est virĂ©. Chez nous, si un bureaucrate bloque un industriel local, on dit quâil fait respecter la loi.
Nous avons fait un copier-coller bĂȘte et mĂ©chant du modĂšle de lâancien colonisateur. La France avait besoin dâadministrateurs pour gĂ©rer son empire colonial. Nous, nous nâavons pas dâempire. Nous avons des Ă©conomies Ă genoux. Et on nâadministre pas un corps malade, on le soigne.
Ce texte nâest pas lĂ pour vous divertir. Il est lĂ pour vous rĂ©volter.
Si nous voulons que le 21e siÚcle soit africain, nous devons briser la religion du costard-cravate et du tampon administratif. Dévalorisons le statut du bureaucrate inutile.
Un directeur assis derriĂšre un bureau en cuir qui passe sa journĂ©e Ă signer des autorisations nâest pas un hĂ©ros national. Le hĂ©ros national, câest la femme qui gĂšre une unitĂ© de sĂ©chage de mangues, câest le technicien qui rĂ©pare les machines, câest lâingĂ©nieur qui code nos applications de souverainetĂ© financiĂšre. Finançons le cambouis, pas les powerpoints. Nos banques et nos gouvernements doivent arrĂȘter de financer des projets de consulting et de gestion de projet. Financez des machines. Financez des usines. Financez des brevets.
Avant de répartir la richesse, il faut la fabriquer.
Tant que nos cerveaux les plus brillants prĂ©fĂ©reront le confort dâun bureau climatisĂ© pour auditer les pertes du continent plutĂŽt que la poussiĂšre du terrain pour crĂ©er nos propres usines, nous resterons les managers dâune pauvretĂ© que nous avons nous-mĂȘmes certifiĂ©e.