20/07/2026
Par Kamel Rebaï
De quoi Said SADI est le symbole !
Être sans relief ! c’est sans doute le pire qui puisse arriver pour un homme politique. Autrement dit, ne susciter aucun intérêt. Pire, être frappé d’indifférence. On ne peut pas en dire autant concernant le Dr Sadi. Et c’est même très loin d’être le cas.
Ses prises de parole, comme « son mutisme », ne passent jamais sous silence. Elles suscitent plutôt intérêt et débats. Et c’est le moins que l’on puisse dire. D’aucuns reconnaissent au Dr Sadi cette pertinence dans ses analyses, une rigueur dans ses lectures, ses capacités à éclairer les problématiques abordées, à restituer les vrais enjeux du moment et des situations traitées. Il ne perd jamais le fil pour rester à la fois innovateur et fidèle à ce qui fonde la vision politique qui est la sienne. Celle nourrie par des années de lutte et de combat pour un projet démocratique national.
Une petite rétrospective des choix politiques et idéologiques qui ont mobilisé le Dr Sadi durant des années nous permet de nous rendre compte qu’ils constituent aujourd’hui les éléments structurants de la vie politique nationale !
Les termes démocratie, droits de l’Homme, amazighité, citoyenneté, droits des femmes, place de la religion dans la cité furent autrefois subversifs ! Aujourd’hui, ils s’imposent à tous et à toute la classe politique ! C’est cela, la grande victoire d’une génération de militants, avec à leur tête le Dr Sadi.
Le fondateur du RCD l’avait redit lors de sa dernière intervention en rappelant le travail fondamental de conscientisation mené !
À ce sujet, il me plaît de rappeler ici le témoignage d’une amie, universitaire, ancienne journaliste et aujourd’hui salariée des Nations unies. Ce n’est pas sans émotion qu’elle rappelle que des générations doivent aujourd’hui leur éveil citoyen au Dr Sadi ! Elle eut cette phrase pleine de sens : « Je me pose chaque jour la question de savoir : si Sadi n’avait pas existé, est-ce que toi et moi serions ce que nous sommes aujourd’hui ? » Évidemment, mon amie ne faisait pas référence à nos « situations sociales respectives » ! Mais, à travers « nos deux petites personnes », elle parlait de ces Algériennes et de ces Algériens, sans vacarme ni étendard, qui s’inscrivent intellectuellement et politiquement dans une modernité assumée, pour la vivre tous les jours ! Mon amie, qui ne manque ni de pertinence ni de lucidité, parle de l’école Sadi, qui a fait de nous des citoyens, des femmes et des hommes acquis au progrès.
Pour cette marche dans les pas de l’Histoire, Sadi a mobilisé des hommes et des femmes, des moyens et des structures ! À ce titre, il est un bâtisseur. Mais il a surtout mobilisé une pensée structurante. Gramscienne, celle-ci s’appuie sur la notion et la fonction de l’intellectuel qui travaille à l’éveil des siens. La victoire est ici intellectuelle ! Sadi l’a remportée haut la main. Les reculs du moment sont des « résistances du conservatisme », mais surtout des écueils à dépasser ! Et ils sont dépassables, par définition, au regard de la dynamique portée.
Les idées portées par le Dr Sadi sont des « moments de rupture ». Pour une société en marche, elles constituent des instants d’aération et d’oxygénation nécessaires, et même vitaux. Salvateurs, même, pour la société algérienne, parfois en proie à des tentatives de paralysie, à des risques de sclérose et, lorsqu’elle est tentée ou forcée à des dynamiques de régression, dangereuses, fussent-elles prétendument « fécondes » ! Par conséquent, cette pensée sadienne est toujours fondatrice d’élans nouveaux. De nouveaux départs.
La pensée de Sadi est à la société algérienne ce que le système immunitaire est au corps !
Lors des moments de fragilité, les corps étrangers à cette société tentent de s’attaquer à ce système de défense. Plus ce système est solide, plus les attaques sont virulentes !
C’est le sens des attaques que peut parfois subir le Dr Sadi.
Contrairement à ce que ses adversaires essaient de faire croire, le Dr Sadi n’est pas sciemment clivant. En revanche, il éprouve une forte aversion pour le populisme. Cette posture qui alterne paternalisme, infantilisation du citoyen, quand ce n’est pas de honteux mensonges.
Depuis le Printemps berbère de 1980, la mise en place de la première Ligue des droits de l’homme, la création du RCD, première formation politique résolument progressiste et moderniste avec une forte dimension culturelle et identitaire, le Dr Sadi ne cesse de nourrir la société algérienne et de cultiver cette irréversible marche vers le progrès et la modernité.
« Il faut faire vite, l’histoire va fermer ! » C’est l’une des formules dont le Dr Sadi a le secret ! Au-delà de l’exercice de style, cette phrase dit tout de l’auteur de l’appel à la résistance face au fascisme vert.
Elle dit cette intransigeance face à l’histoire et aux enjeux du moment. Homme de terrain, réaliste mais néanmoins ambitieux, le fondateur du RCD ne confond jamais concession et compromission. Les combats menés sont préalablement réfléchis, proposés, mis en œuvre et évalués. Les leçons en sont tirées, les ajustements parfois nécessaires sont apportés et les nouvelles perspectives échafaudées. C’est cette manière de faire, une pédagogie qui allie rigueur et autocritique, que les paresseux ont du mal à comprendre, encore moins à suivre.
Commentant le travail qu’il a mené pour l’écriture de ses mémoires, le grand public découvre que le Dr Sadi porte presque comme une obsession la culture de l’écrit. Il précisait qu’il « notait presque tout » ! Pour ma part, cela dépasse la simple exigence du travail bien fait ! Il faut être habité par cette mission devant l’histoire pour s’imposer cette rigueur. Ses mémoires – cinq tomes – s’inscrivent dans cette logique ! Un véritable patrimoine national.
Lors de sa première rencontre avec feu Mme Abbane, s’adressant au Dr Sadi, celle-ci eut cette phrase, comme une sentence : « Je voulais vous voir car votre tempérament m’est comme familier ! »
Ce propos spontané de Mme Abbane dit plus que cette ressemblance humaine relevée ! Il signe une filiation intellectuelle et politique entre les deux hommes.
C’est dans Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie, de Khalfa Mameri, que l’on retrouve ce trait de caractère commun aux deux hommes, fait de cette exigence morale.
L’élitisme qu’on attribue à Saïd Sadi est un entêtement face à la médiocrité. On est frappé par ce sérieux à tout instant ! Ce n’est pas de la froideur. Plutôt une exigence envers soi-même, avant de vouloir la partager avec les autres ! Par respect !
À la veille de son retour sur la terre qui l’a vu naître, beaucoup a été dit et écrit à propos de Sadi, l’homme politique qui a le plus marqué notre pays depuis maintenant un demi-siècle. Il y a, dans ce déferlement de réactions, indéniablement une forme d’hommage au militant qu’il est et qu’il a toujours été.
Il reste l’homme. Car au moment où il foulera cette terre bénie d’Aghribs, son village natal, les siens salueront d’abord cet homme : Saïd n Lhadj Amar.
Moi qui ai l’honneur de le connaître, je peux dire que, derrière le cartésien qu’est le Dr Sadi, se cache un homme affable, d’une grande sensibilité et doté d’un humour très fin.
On ne le dit pas souvent, mais le Dr Sadi est aussi un homme de lettres ! Un romancier, un homme de théâtre. J’invite à lire ou relire le passage qu’il a consacré, dans le tome trois, à son ami Mohya, décédé en 2004. Un hommage écrit avec une plume empreinte d’humanité. Des mots d’une rare sensibilité. On y retrouve toute la profondeur et l’âme d’un poète écorché.
Pour conclure, il faut avoir « quitté » le pays pour évoquer un retour ! L’éloignement du territoire ne signifie pas l’absence du pays ! Sadi n’a jamais été absent du pays !
À l’avantage qu’à partir du 31 juillet, une date symbolique en hommage à l’événement de la riposte du 31 juillet 1994 du glorieux village d’Igoudjdal face à l’attaque terroriste islamiste, Saïd pourra embrasser les siens. Les siens pourront le prendre dans leurs bras ! Très affectueusement !
Bienvenue chez vous, Docteur.