13/07/2026
𝐆𝐚𝐛𝐨𝐧: 𝐚̀ 𝐪𝐮𝐢 𝐚𝐩𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐚 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐞 ?
𝐀𝐧𝐚𝐥𝐲𝐬𝐞 𝐝𝐮 𝐩𝐡𝐞́𝐧𝐨𝐦𝐞̀𝐧𝐞 𝐝𝐞 𝐥'𝐢𝐧𝐬𝐞́𝐜𝐮𝐫𝐢𝐭𝐞́ 𝐟𝐨𝐧𝐜𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐚̀ 𝐋𝐢𝐛𝐫𝐞𝐯𝐢𝐥𝐥𝐞
L'insécurité foncière à Libreville ne se résume pas à un simple problème de titres de propriété. En tant que phénomène sociologique, elle traduit une crise de gouvernance urbaine où se croisent des enjeux juridiques, économiques, politiques et sociaux. Elle est l'expression des difficultés de l'État à réguler l'accès à la terre dans un contexte d'urbanisation rapide et de forte pression démographique.
🟥 Une urbanisation plus rapide que la planification
Depuis plusieurs décennies, Libreville s'est développée plus vite que les capacités de planification des pouvoirs publics. L'exode rural, la concentration des activités économiques et la croissance démographique ont favorisé l'extension de quartiers périphériques souvent construits sans viabilisation préalable ni sécurisation juridique des terrains. Cette urbanisation accélérée a favorisé l'occupation de zones marécageuses, de terrains non lotis et d'espaces relevant parfois du domaine public.
🟫Une pluralité de normes foncières
L'une des principales causes de l'insécurité foncière réside dans la coexistence de plusieurs systèmes de légitimité :
✔️ le droit foncier moderne administré par l'État ;
✔️les droits coutumiers encore reconnus socialement par de nombreuses communautés ;
✔️les pratiques informelles de vente de terrains entre particuliers.
Le juriste et anthropologue Étienne Le Roy a proposé, pour décrire ce type de situation, la notion de "pluralisme juridique" : plusieurs ordres normatifs coexistent sur un même espace sans qu'aucun ne parvienne à s'imposer durablement aux autres. À Libreville, cette pluralité n'est pas un simple vide juridique en attente d'être comblé par l'État — c'est un système de fait, où chaque acteur (chef de terre, notable, administration, intermédiaire informel) mobilise la source de légitimité qui sert le mieux ses intérêts du moment. Cette lecture déplace le regard : l'insécurité foncière n'est pas seulement un problème d'absence de règles, mais un problème de "concurrence entre plusieurs règles simultanément valides aux yeux de leurs utilisateurs". Elle crée des situations où plusieurs personnes revendiquent en toute bonne foi des droits sur une même parcelle, générant des conflits récurrents.
🟪La spéculation foncière : la terre comme rente plutôt que comme droit au logement
À Libreville, le foncier est devenu un actif économique stratégique. La rareté des terrains aménagés et l'augmentation des prix nourrissent une véritable économie de la spéculation : achats massifs de terrains en vue de les revendre plus cher, ventes multiples d'une même parcelle par des vendeurs peu scrupuleux, occupations opportunistes de réserves foncières publiques, et développement d'un réseau d'intermédiaires informels qui prospère précisément parce que les circuits officiels sont lents et coûteux. Les travaux d'Alain Durand-Lasserve sur les marchés fonciers informels en Afrique subsaharienne montrent que ce type de marché n'est pas un accident périphérique du système foncier officiel : il en est souvent le "prolongement fonctionnel", comblant les manques d'un dispositif étatique incapable de répondre à la demande. Cette logique transforme la terre en objet de rente plutôt qu'en support du droit au logement, et elle profite d'abord à ceux qui maîtrisent déjà l'information et les réseaux — reproduisant ainsi des inégalités plutôt qu'elle ne les corrige.
❎️Les conséquences sociales
L'insécurité foncière produit plusieurs effets majeurs : une peur permanente d'être expulsé, un faible investissement des ménages dans l'amélioration de leur habitat, une multiplication des conflits entre familles, voisins et communautés, des difficultés d'accès au crédit bancaire faute de titres sécurisés, et un renforcement des inégalités sociales entre quartiers réguliers et quartiers précaires.
Ces conséquences ne se répartissent pas de manière homogène au sein des ménages eux-mêmes. La question foncière touche différemment les femmes et les hommes : l'accès à la propriété, la transmission par héritage et la capacité à négocier directement avec les autorités coutumières ou administratives restent souvent marquées par des rapports de genre inégalitaires. Une femme chef de famille peut ainsi se retrouver dans une position de vulnérabilité foncière renforcée, y compris au sein d'une même catégorie socio-économique — un angle mort fréquent des analyses qui traitent le "ménage" comme une unité homogène.
✳️Une crise de confiance envers les institutions
Sous l'angle sociologique, l'insécurité foncière est aussi une crise de confiance. Lorsque les procédures administratives sont longues, coûteuses ou perçues comme peu transparentes, certains citoyens privilégient les arrangements informels. Cette situation fragilise la légitimité de l'État et alimente un cercle vicieux où l'informalité devient la norme plutôt que l'exception.
❎️Les évolutions récentes : la Régularisation Foncière de Masse (2025-2026)
Depuis fin 2025, les autorités gabonaises ont engagé une opération d'une ampleur inédite. Un décret du 27 octobre 2025 a lancé la **Régularisation Foncière de Masse (RFM)**, officiellement destinée à mettre fin au « désordre foncier » et à sécuriser les droits des citoyens tout en préservant les réserves foncières stratégiques de l'État. Concrètement, une première phase lancée le 1er février 2026 a ciblé plus de 5 100 familles occupant des terrains de la Société Nationale Immobilière (SNI) sur cinq sites du Grand Libreville — Owendo, Essassa, Akanda, Bikélé et Nkok — avec des frais de cession exceptionnellement réduits (600 000 FCFA pour les parcelles jusqu'à 2 000 m², contre des tarifs habituels bien plus élevés).
L'ampleur du dispositif s'est révélée bien supérieure à ce périmètre initial : selon le ministère du Logement, de l'Habitat, de l'Urbanisme et du Cadastre, plus de 20 000 décisions de cession avaient été transmises à la Conservation de la Propriété Foncière en moins de six mois à la mi-2026 — un chiffre à mettre en perspective avec les quelque 1 200 décisions établies sur toute l'année 2025, et les 33 000 titres fonciers seulement délivrés au Gabon entre 1905 et 2025. Cette rupture de rythme donne une matérialité frappante au diagnostic sociologique posé plus haut : elle illustre à quel point le dispositif foncier antérieur était sous-dimensionné face à la réalité urbaine.
Cette accélération n'est cependant pas sans tensions. En juin 2026, une opération de « sécurisation du patrimoine foncier public » menée à Malibé 1 (Akanda) a donné lieu à la destruction de constructions jugées irrégulières, provoquant une controverse relayée sur les réseaux sociaux. L'épisode illustre un point central de l'analyse sociologique : la frontière entre occupant « régularisable » et occupant « à évacuer » reste elle-même un enjeu de négociation et de légitimité, et la régularisation, loin de clore mécaniquement les conflits fonciers, peut aussi en faire naître de nouveaux — notamment lorsque la communication autour des critères d'éligibilité reste insuffisante.
❎️ Regard de sociologue
D'un point de vue sociologique, l'insécurité foncière à Libreville est le symptôme d'un dysfonctionnement institutionnel. Elle révèle le décalage entre la croissance urbaine, les besoins sociaux des populations et la capacité de l'État à organiser, planifier et sécuriser l'accès au sol.
La Régularisation Foncière de Masse constitue une réponse forte à ce diagnostic, mais elle appelle une question de fond : une régularisation massive et rapide, pilotée par le haut, suffit-elle à transformer les rapports de pouvoir qui produisent l'informalité à la source — spéculateurs, intermédiaires informels, asymétries d'accès à l'information — ou se contente-t-elle de sécuriser juridiquement une situation sans en modifier la structure sociale sous-jacente ?
La réponse durable au problème suppose sans doute davantage qu'une accélération administrative :
✔️une réforme de la gouvernance foncière, articulant mieux droit moderne et légitimités coutumières plutôt que de chercher à faire disparaître ces dernières ;
✔️une lutte réelle contre la spéculation et les ventes frauduleuses, ce qui suppose de s'attaquer aux réseaux d'intermédiaires plutôt qu'aux seuls occupants ;
✔️une planification urbaine inclusive et participative, qui associe les habitants des quartiers précaires en amont plutôt qu'en aval des décisions ;
✔️une attention explicite aux inégalités de genre dans l'accès et la transmission du foncier.
En définitive, à Libreville, la question foncière n'est pas uniquement une question de propriété : elle constitue un enjeu de justice sociale, de gouvernance, de cohésion nationale et de développement urbain durable.
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La Rédaction