25/07/2026
Chapitre 3
Abel et les autres
Ma mère avait ce don particulier d'arriver au moment exact où les choses commençaient à devenir intéressantes.
Ce soir-là, le même soir de la pique d'Abel, j'étais encore attablé avec mon thé glacé quand j'ai entendu sa voix depuis la porte de la cafétéria.
— Andric !
Je me suis retourné. Elle était là, dans sa robe pagne bleu marine du soir, son foulard noué avec cette élégance désinvolte des femmes de sa génération. Elle souriait à Emmanuella avec la familiarité de quelqu'un qui connaît les lieux depuis toujours alors qu'elle y mettait les pieds pour la première fois.
— Bonsoir, madame ! a lancé Emmanuella avec ce grand sourire qu'elle réservait aux nouveaux venus.
— Bonsoir ma fille. Qu'est-ce que vous avez comme boisson fraîche ce soir ?
— J'ai du thé glacé, du jus de gingembre, de l'eau fraîche, du thé glacé comme le prend le monsieur…
— Alors donnez-moi la même chose que lui !
Ma mère s'est installée à la table voisine de la mienne avec ce naturel des gens qui font du monde entier leur salon. Et pendant qu'Emmanuella lui préparait son verre, je me suis penché vers elle.
— Maman, il ne fallait pas venir ici...
— Pourquoi ? C'est interdit ?
— Non, mais...
— Mais quoi ? Je ne peux pas boire du thé glacé dans le quartier de ma maison ?
Elle avait dit ça avec ce sourire innocent qui ne trompait personne. Ma mère avait remarqué depuis longtemps mes passages réguliers à la cafétéria. Elle n'était pas venue boire du thé glacé.
Emmanuella lui a apporté son verre. Ma mère l'a accepté avec des remerciements chaleureux, puis, avec toute la subtilité d'un éléphant dans un couloir, elle m'a regardé et a dit :
— Elle est très belle, la tata.
— Maman...
— Tu es célibataire, non ? Il est temps que tu te cases. Tu me feras des petits-enfants quand ?
— Maman, arrête. Je ne veux pas d'histoires avec les jeunes dans le quartier.
— D'histoires ? Qu'est-ce que c'est que ces histoires ? On ne peut plus trouver femme dans son propre quartier maintenant ?
J'avais jeté un regard en biais vers le comptoir. Emmanuella faisait semblant de s'occuper de quelque chose, mais ses épaules trahissaient ce léger frémissement de quelqu'un qui retient son rire. Elle avait tout entendu.
Ma mère a bu son thé, a sorti quelques billets de son sac pour payer, et je lui ai dit :
— Laisse maman !
Et je dis à Emmanuella de la servir chaque fois qu’elle veut du thé glacé, je réglerai à mon passage.
Ma mère m'a regardé avec cet air des femmes qui viennent de comprendre que leur fils est plus malin qu'elles ne le pensaient. Elle a souri, à moi, puis à Emmanuella, et elle est repartie dans la nuit d'Adjagbo avec la dignité satisfaite de quelqu'un qui a accompli sa mission sans en avoir l'air.
✦
Il y avait quelque chose d'irrésistible dans ce que ma mère venait de faire. Sans le vouloir, ou peut-être en le voulant très bien, elle m'avait posé devant Emmanuella dans une lumière particulière. Pas le jeune qui dr**ue, pas le prétendant parmi d'autres, mais le fils respectueux dont la mère commande du thé glacé au carrefour et à qui il fait crédit.
J'avais commandé un spaghetti.
Et c'est là qu'Emmanuella a engagé la conversation.
— Votre maman est sympa, a-t-elle dit en posant mon assiette devant moi.
— Sympa et indiscrète. Excusez-la !
— Non, non, c'est mignon, elle s'inquiète pour vous. C'est beau, ça.
Elle a marqué une pause, puis avec cette façon directe des femmes du nord qui n'ont pas l'habitude de tourner autour du pot :
— C'est vrai que vous êtes célibataire ?
— Oui.
— Comment ça se fait ? Un homme comme vous...
J'ai souri dans mon assiette.
— Un homme comme moi ?
— Vous savez ce que je veux dire.
— Je cherche la bonne, ai-je dit simplement. Et les bonnes sont rares. Les femmes honnêtes sont rares, alors je prends mon temps.
Elle a hoché la tête avec l'air de quelqu'un qui apprécie une réponse sans chercher à la contredire. Puis son expression a légèrement changé.
— Abel m'avait dit que vous étiez marié. Avec un enfant.
J'ai levé les yeux de mon assiette.
— Abel vous a dit ça ?
— Oui. Il y a quelques semaines. Quand vous avez commencé à venir régulièrement.
“Oh Abel. Excellent Abel. Tu voulais me barrer la route et tu m'as construit un raccourci.”
— Et vous l'avez cru ?
— J'avais des doutes. Vous n'avez pas le comportement d'un homme marié.
— Quel comportement a un homme marié ?
— Il est soit trop pressé, soit trop prudent. Vous, vous n'êtes ni l'un ni l'autre.
J'ai regardé Emmanuella avec une attention nouvelle. Elle était perspicace, cette femme. Plus qu'il n'y paraissait sous les sourires et le comptoir de cafétéria.
— Ma mère vient de le dire elle-même ce soir. Je suis célibataire. Et une mère ne ment pas pour son fils devant une belle femme.
Emmanuella a ri, un vrai rire cette fois, qui est parti du ventre et a illuminé tout son visage.
— C'est juste, a-t-elle dit. C'est juste !
— Et vous ? ai-je demandé. Votre situation à vous ?
Le rire s'est calmé. Une ombre a traversé son visage.
— Je suis en couple.
M***e.
— Ah. Je vois.
— Mais... ce n'est pas très serein en ce moment. Il ne me respecte pas comme il devrait.
J'aurais pu profiter de ça, j'aurais pu enfoncer le clou, dénigrer l'homme absent, me positionner en contraste flatteur. C'est ce que font les hommes pressés. Et moi, je n'étais pas pressé.
— Écoutez-moi, Emmanuella. Si vous tenez à cet homme, ne lâchez pas à la première tempête. Continuez à le chérir. Soyez patiente. Ne lui manquez pas de respect même quand il vous en manque parce que ce que vous faites dit qui vous êtes, pas ce qu'il fait. Mais si vraiment le respect n'est plus là et ne revient pas, vous savez ce qui vous reste à faire.
Elle m'avait regardé longtemps après ça. Comme si elle pesait les mots un à un.
— Vous êtes bizarre, dit-elle finalement.
— Pourquoi ?
— Les hommes qui viennent ici me parlent d'eux-mêmes et vous me parlez de moi.
— Je vous parle de ce qui compte.
✦
On a parlé encore deux heures. De tout et de rien, du Togo, d'Adjagbo, de son arrivée au Bénin, de son quotidien à la cafétéria. Deux heures qui avaient filé comme vingt minutes.
Quand j'ai finalement voulu repartir, elle m'a dit :
— Vous me donnez votre numéro ?
Je le lui ai donné.
— Je peux l'enregistrer sous quel nom ?
— Andric.
— Mon ami... il fouille parfois mon téléphone. S'il voit un prénom masculin...
J'ai réfléchi une seconde.
— Mettez Beowulf.
— Beo... quoi ?
— Beowulf. C'est un héros de légende. Un guerrier. Personne ne cherchera à connaître Beowulf.
Elle a répété le nom lentement, en le tapant dans son téléphone. Puis elle a levé les yeux vers moi avec un sourire en coin.
— Beowulf. J'aurais dû m'en douter. Vous êtes le genre d'homme à vous appeler Beowulf dans les téléphones des femmes.
Je suis reparti ce soir-là avec quelque chose de léger dans la poitrine. Le terrain était prêt. La graine était plantée. Il n'y avait plus qu'à laisser pousser.
📖 La suite arrive samedi prochain, mais une question demeure : jusqu'où irait-on par amour ?
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