08/11/2025
*Quand la stabilité se négocie avant les élections : l’accord de gouvernance en question*
*L’accord avant le vote : drôle d’idée, non ?*
Depuis quelque temps, un mot revient dans la bouche de tout le monde : accord de gouvernance. Le Président de la République monsieur Patrice TALON accuse même son prédécesseur d'avoir refusé de signer un accord de gouvernance avec les FCBE. Mais au fond, l'accord de gouvernance, c'est une expression séduisante, qui sonne bien dans les discours officiels. Mais quand on gratte un peu, on réalise qu’elle cache une drôle de logique : s’accorder avant même que le peuple ne parle.
Oui, au Bénin, on a réussi l’exploit d’écrire dans le Code électoral (article 146 nouveau de la loi n° 24-13 du 15 novembre 2024 ce que d’autres démocraties n’osent même pas formaliser : une alliance politique avant le verdict des urnes.
Ce concept, je ne l’ai pas découvert dans un livre de droit ou avec la loi modificative du code Électoral du Benin. Je l’ai vécu concrètement.
Entre 2018 et 2021, j'ai travaillais pour un programme financé sur le budget fédéral belge.
En 2020, la Belgique venait de passer plus d’un an sans gouvernement après les élections de 2019.
Chaque fin de mois, le doute planait : et si les négociations échouaient encore ? Et si le budget restait bloqué ?
Croyez-moi, quand on dépend d’un pays sans gouvernement, on comprend vite que la stabilité politique n’est pas qu’un mot. C’est une ligne sur la fiche de paie.
Alors oui, sur le papier, un accord de gouvernance semble être une solution élégante : on évite les blocages, on prépare la cohabitation, on assure la “continuité de l’État”.
_Mais quand la politique se met d’accord avant le peuple, ce n’est plus de la prévoyance. C’est une confiscation douce du débat démocratique._
*Le cas béninois : une invention à haut risque*
Au Bénin, l’accord de gouvernance est présenté comme une innovation institutionnelle.
Officiellement, il vise à encourager les partis à collaborer, dépasser les querelles de chapelles de s'assurer une présence dans la compétition électorale
Mais en réalité, c’est un peu plus compliqué…
Ce fameux accord a pour but de favoriser une dépendance des partis de l'opposition de ceux de la mouvance présidentielle.
Dit autrement : si vous êtes un petit parti et que vous ne signez pas un accord avec les plus gros, vos chances de survie deviennent quasi nulles.
C’est la loi de la jungle électorale, version juridique.
Sur le plan technique, le dispositif permet à plusieurs formations de déclarer une alliance avant les élections, partager les parrainages et additionner les votes pour atteindre le seuil de représentativité.
Sur le papier, c’est ingénieux. Dans les faits, cela affaiblit la diversité politique et réduit la liberté de manœuvre des partis d’opposition.
Et le contraste avec la Belgique est frappant : là-bas, les partis négocient après les élections pour former une coalition.
Le processus est long, parfois frustrant mais il respecte le vote du citoyen avant tout compromis.
Au Bénin, c’est l’inverse : on négocie avant, et le peuple se retrouve à voter sur un menu déjà fixé.
Résultat : on dit vouloir stabiliser la République, mais on risque surtout d’étouffer la démocratie.
*Les leçons de la Belgique, de l’Allemagne et des Pays-Bas : la lenteur comme garantie démocratique*
La Belgique est un laboratoire vivant de la démocratie de compromis.
C’est un pays multipartite, multiculturel, multilingue, bref, un terrain miné pour tout ce qui s’appelle « accord ». Et pourtant, ça tient.
Après les élections fédérales de 2019, les Belges ont mis près de 500 jours pour former un gouvernement.
Un record qui aurait fait hurler plus d’un Béninois.
Et pourtant, malgré ce vide apparent, le pays n’a jamais cessé de fonctionner : ministères ouverts, salaires versés, services publics opérationnels.
Pourquoi ?
Parce que là-bas, l’absence d’accord n’est pas un vide, mais une phase de respiration démocratique.
Chaque parti prend le temps d’écouter, négocier, céder.
Le processus est lent, mais honnête : il respecte le verdict des urnes avant d’en tirer les compromis.
Mon expérience en 2020, en suivant la lenteur des négociations belges tout en étant payé par leur budget depuis le Bénin, m’a appris une chose : la lenteur n’est pas forcément un défaut.
Elle est parfois le prix de la maturité démocratique.
Le temps que prennent les Belges à négocier, c’est aussi celui qu’ils accordent à la confiance et à la transparence.
Que dire de l'accord de gouvernance en Allemagne : le Koalitionsvertrag comme contrat moral
En Allemagne, le système parlementaire repose aussi sur des coalitions.
Après les élections, les partis négocient un Koalitionsvertrag (accord de coalition), souvent long de 150 à 200 pages, qui fixe le programme commun, la répartition des ministères et les priorités politiques.
Exemple : après les élections de 2021, la coalition dite « feu tricolore » (SPD, Verts, FDP) a mis plus de 4 mois à se mettre d’accord sur tous les détails.
Ces négociations sont publiques et détaillées, et le peuple sait exactement ce que chaque parti s’engage à faire, mais l’accord ne se fait qu’après le vote, jamais avant.
Leçon : la coalition peut prendre du temps, mais chaque compromis respecte la volonté du citoyen et la liberté de choix des partis.
Les Pays-Bas : le coalitieakkoord comme tradition politique
Aux Pays-Bas, aucun parti ne gouverne seul, et la proportionnelle intégrale crée un parlement éclaté.
Après les élections, il faut des coalitieakkoorden, accords politiques détaillés, parfois négociés pendant plusieurs mois, pour former un gouvernement.
Chaque accord définit le programme commun, les priorités budgétaires et la répartition des postes ministériels.
Le principe est similaire à l’Allemagne : les négociations viennent après le vote, et chaque citoyen conserve son rôle dans le processus démocratique.
La lenteur est perçue non pas comme un blocage, mais comme la garantie que toutes les voix et sensibilités sont respectées.
En résumé nous avons :
Belgique : négociation post-électorale, stabilité assurée malgré la lenteur.
Allemagne : Koalitionsvertrag, contrat moral détaillé après le vote.
Pays-Bas : coalitieakkoord, négociations longues mais respectueuses du suffrage.
La leçon pour le Bénin ?
La stabilité ne se garantit pas par la précipitation ou l’obligation légale d’accord pré-électoral, mais par la patience, le dialogue et le respect de la liberté de choix des électeurs et des partis.
*Le risque béninois : entre calcul politique et dérive démocratique*
L’accord de gouvernance, tel qu’il est inscrit dans notre Code électoral, se présente comme un outil de stabilité.
Mais derrière ce vernis se cache un mécanisme redoutable pour ceux qui détiennent déjà le pouvoir.
En encourageant les alliances avant les élections, on enferme le jeu politique dans une logique d’allégeance.
Les petits partis n’ont plus le choix : s’ils ne signent pas avec les grands, ils disparaissent.
Ce n’est plus une question de programme ou de projet, mais de survie. Le cas des FCBE actuellement
Pendant ce temps, les formations proches du pouvoir peuvent multiplier les accords, verrouiller les candidatures, mutualiser les scores.
L’opposition, déjà affaiblie, se retrouve piégée entre la loi et le calendrier.
Résultat : un pluralisme apparent, mais une uniformité politique de fait.
On justifie tout ça au nom de la stabilité… mais à quel prix ?
Chaque verrou ajouté à la compétition politique est une pierre en moins dans l’édifice de la liberté démocratique.
*Et si on faisait confiance au peuple ?*
L’accord de gouvernance peut être puissant… s’il reste politique et volontaire.
La Belgique l’a montré : la stabilité n’est pas garantie par la loi, mais par le dialogue, la patience et le respect du vote.
Au Bénin, la logique est différente.
Le code transforme cette pratique en condition préalable, et avec elle, impose un cadre qui peut étouffer le pluralisme et la créativité politique.
On ne convainc plus les électeurs, mais les alliés potentiels avant même le scrutin.
Mon expérience en 2020 m’a appris une chose : la démocratie n’est pas un sprint, ni un automatisme.
Elle est lente, bruyante, parfois frustrante… mais c’est cette lenteur qui garantit que chaque voix compte et que chaque parti garde sa liberté de choix.
En effet c'est après 2020 que j'ai vraiment compris l'enjeu de la durabilité car les écologistes avaient fait de tous vois pour peser dans le gouvernement De Croo
Alors oui, un accord de gouvernance peut aider à stabiliser l’État.
Mais s’il devient une obligation légale, il cesse d’être un outil de dialogue pour devenir un instrument de contrôle.
La vraie question reste simple : fait-on confiance au peuple ou à la loi pour décider des alliances politiques ?
Parce qu’une démocratie qui légifère le consensus avant le vote risque fort de perdre ce qui la rend vivante : le débat et la liberté.
✍🏾 Rabi Mars-Arès AGNOUN BASSO
Analysant l'actualité politique du Bénin pour OUZZY MEDIA
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