08/09/2026
Que chacun raconte son récit ! Il permet d’attirer l’attention sur l’organisation.
Le récit n’est pas un habillage superficiel appliqué sur des faits pour les embellir. C'est la structure même qui permet à ces faits de devenir mémorables et respectés par vos publics.
Médias, réseaux sociaux et fabrication du récit
En 2014, lors de la crise Ebola en Guinée et au Libéria, deux récits opposés ont circulé simultanément. Celui des autorités sanitaires décrivait une maladie grave mais gérable avec des protocoles rigoureux. De l’autre côté, celui des réseaux sociaux et de certains médias occidentaux dépeignait une menace incontrôlable. Ces deux récits n’ont pas seulement produit des opinions différentes, ils ont modifié des comportements. Des patients terrifiés ont fui les centres de traitement, des agents de santé ont été agressés et des corps d’anciens malades n’ont pas pu être pris en charge. On le voit, le récit tue ou guérit. Ce ne sont pas les faits seuls qui guident les hommes, mais le récit qui les enveloppe aussi.
Chaque jour, des milliers de faits se produisent dans le monde, mais seule une infime partie retient notre attention. Pourquoi certains événements deviennent-ils des sujets nationaux, voire mondiaux, tandis que d’autres passent totalement inaperçus ? Deux médias peuvent-ils raconter le même événement de manière si divergente ? Pourquoi tant d’organisations peinent-elles à faire entendre leur voix malgré la qualité incontestable de leurs actions ?
La réponse tient à une dynamique de la communication contemporaine, nous n’évoluons plus seulement dans une concurrence de produits, de services ou d’idées. Nous sommes maintenant dans une concurrence des récits. Celui qui parvient à imposer le cadre d’interprétation d’un événement influence bien plus l’opinion que celui qui détient simplement les faits.
Récit, narration et storytelling : trois notions différentes
Ces trois termes sont souvent utilisés comme des synonymes alors qu’ils renvoient à des réalités totalement distinctes.
• Le récit désigne l’histoire elle-même : les événements, les personnages, les causes et les conséquences qui donnent une signification à une situation.
• La narration correspond à la manière dont ce récit est construit et présenté : le choix des mots, de l’ordre des faits, du point de vue adopté et du rythme du discours.
• Le storytelling est une technique de communication qui mobilise les mécanismes narratifs pour faciliter la compréhension, susciter l’attention et renforcer la mémorisation.
Une communication stratégique ne va donc pas « inventer une histoire », mais construire une narration fidèle qui permette aux publics de comprendre le sens réel de l’action menée.
Le cadre interprétatif : la grille de lecture des événements
Un récit agit toujours à travers un cadre interprétatif.
Ce cadre répond implicitement à plusieurs questions :
• Quel est le problème ?
• Qui en est responsable ?
• Qui en subit les conséquences ?
• Quelle solution paraît légitime ?
Deux organisations peuvent présenter exactement les mêmes faits tout en proposant des cadres d’interprétation radicalement différents.
Le véritable enjeu de la communication stratégique n’est pas uniquement de diffuser des informations exactes, mais d’aider les publics à les replacer dans un cadre de compréhension cohérent.
Le récit : ce qui donne sens aux faits
Une idée reçue laisse penser que les faits bruts s’imposent d’eux-mêmes au public. En réalité, un fait isolé n’a que peu de signification. Il prend tout son sens lorsqu’il est sélectionné, contextualisé et relié à une trajectoire situationnelle.
Imaginons qu’une institution annonce la fermeture d’un site de production ou d’une école. Le fait est unique. Pourtant, plusieurs récits peuvent coexister :
• L’organisation peut présenter cette décision comme une restructuration douloureuse mais nécessaire pour préserver sa compétitivité ou ses budgets.
• Les usagers et les salariés peuvent y voir un abandon de l’État ou une remise en cause brutale de leurs efforts.
• Les syndicats ou les opposants peuvent y dénoncer une logique exclusivement financière ou une injustice structurelle.
• Les médias économiques analyseront l’impact sur le marché, tandis que les médias locaux mettront l’accent sur les conséquences sociales pour les familles.
Le fait demeure strictement identique. Ce qui change, c’est le cadre d’interprétation proposé. Communiquer consiste à donner une intelligibilité à des données brutes.
Les mécaniques de construction des médias traditionnels
Les médias de référence structurent le récit public à travers trois mécanismes bien documentés par les sciences de l’information :
• L’agenda setting (la sélection) : Aucun média ne peut traiter l’exhaustivité de l’actualité. Les rédactions opèrent un choix. Ce qu’elles couvrent devient ce dont la société parle ; ce qu’elles ignorent reste parfois invisible, quel que soit l’enjeu. Pour une organisation, un communiqué n’existe que s’il rencontre cet intérêt éditorial.
• Le cadrage (framing) : C’est la perspective adoptée pour raconter l’histoire. Un même projet sera encadré comme une réforme ambitieuse, une transformation nécessaire, une expérimentation risquée ou une mesure controversée. Les mots employés, les chiffres retenus et les images choisies orientent subtilement la lecture. Ce choix est inévitable : personne ne peut décrire la réalité dans son intégralité. L’honnêteté réside dans la transparence de ces choix.
• La voix donnée : Le choix des personnes citées, des experts invités sur un plateau ou des sources sollicitées définit l’autorité et détermine qui est légitime pour trancher un débat public.
• La hiérarchisation : Les médias ne décident pas uniquement de ce qu’ils traitent. Ils déterminent également l’importance relative accordée à chaque information. La place dans un journal télévisé, la longueur d’un article, la taille d’un titre ou l’emplacement en première page constituent autant de signaux qui orientent la perception de l’importance d’un événement. Ainsi, la visibilité médiatique dépend autant de cette hiérarchie éditoriale que de la présence même de l’information.
La révolution des réseaux sociaux et la désintermédiation
Les plateformes numériques ont brisé le monopole des gardiens traditionnels de l’information (journalistes, éditeurs, directeurs de rédaction) en ouvrant la parole à tous.
Un contrôle partagé
Désormais, chaque collaborateur, client, partenaire ou citoyen peut publier, commenter et contester une information en temps réel. Si ce bouleversement offre une chance unique de dialoguer directement avec ses publics sans intermédiaire (la désintermédiation), il expose les organisations à une vitesse de propagation critique. Une vidéo sortie de son contexte ou une rumeur virale peut altérer une réputation avant même qu’une cellule de crise ne soit réunie.
En Côte d’Ivoire et dans toute l’Afrique de l’Ouest, des Plateformes comme TikTok ou WhatsApp jouent un rôle majeur. Une information partagée au sein d’un groupe familial ou communautaire y bénéficie souvent d’une crédibilité bien supérieure à celle d’un communiqué officiel.
La logique des algorithmes
Sur les réseaux sociaux, la visibilité ne récompense pas la justesse, mais l’engagement. Les algorithmes mettent en avant les contenus qui provoquent des interactions émotionnelles fortes, quitte à surreprésenter les positions polarisantes ou conflictuelles au détriment des analyses nuancées. Les dirigeants doivent intégrer cette règle d’or. Un contenu très visible n’est pas nécessairement un contenu crédible, et la réputation se construit bien plus lentement que la viralité.
L’éthique de l’éditeur : la responsabilité de la ligne directe
Devenir son propre diffuseur implique un changement de posture éthique. Lorsque vous utilisez vos canaux (site web, newsletter, réseaux sociaux), vous endossez le rôle d’éditeur. Il n’y a plus de comité de rédaction externe pour vérifier vos affirmations ou bousculer vos angles.
Cette liberté exige une rigueur renforcée. La communication stratégique ne peut pas s’appuyer durablement sur la dissimulation ou l’artifice, car les publics disposent de sources croisées et les contradictions finissent toujours par éclater. Le récit le plus robuste reste celui qui s’aligne rigoureusement sur des preuves tangibles et des comportements vérifiables. L’objectif n’est pas de travestir le réel, mais de le rendre compréhensible.
Pratique managériale : Prendre sa place dans le récit
Une organisation qui ne raconte pas régulièrement son action laisse les autres écrire son histoire à sa place. Pour un dirigeant, une décision non expliquée devient immédiatement une décision interprétée, et le silence prolongé alimente inévitablement les spéculations.
Pour inverser cette tendance et piloter activement votre positionnement, quatre instruments doivent être activés :
1. La proactivité : Proposer votre récit avant les crises
2. Les relations médias : Devenir une source d’expertise fiable
3. Les canaux propres : Développer votre propre espace éditorial
4. Des porte-paroles : Former vos équipes à la cohérence narrative.
Le récit est une accumulation
Une organisation ne construit pas son récit au moment où elle en a le plus besoin, notamment lors d’une crise. Elle le construit quotidiennement, par la répétition de ses décisions, de ses engagements et de ses preuves.
Lorsque survient un événement sensible, les publics interprètent celui-ci à la lumière de tout ce qu’ils savent déjà de l’organisation.
Le récit d’aujourd’hui est toujours influencé par les récits d’hier.
Les récits circulent aussi dans les communautés
Dans de nombreux pays africains, les récits ne se diffusent pas uniquement par les médias ou les plateformes numériques.
Ils circulent également dans des espaces communautaires :
• familles élargies ;
• communautés religieuses ;
• associations ;
• syndicats ;
• réseaux professionnels ;
• marchés ;
• transports.
Ces espaces jouent souvent un rôle déterminant dans la validation ou la contestation des informations.
Une stratégie de communication efficace doit donc intégrer ces relais sociaux autant que les canaux numériques.
Le récit ne remplace jamais la preuve
Une narration convaincante ne peut durablement compenser l’absence de résultats. À court terme, une organisation peut attirer l’attention grâce à un discours bien construit. À long terme, seuls les faits observables confirment ou infirment le récit proposé. La communication institutionnelle ne cherche pas à opposer récit et réalité. Elle va rendre la réalité intelligible grâce à un récit fidèle.
Conclusion
Le récit n’est pas un habillage superficiel appliqué sur des faits pour les embellir. Il est la structure même qui permet à ces faits de devenir mémorables par vos publics. Abdiquer face à la construction de son récit, c’est accepter que des tiers ou des courants algorithmiques décident de votre utilité sociale et de votre valeur. Dans un environnement saturé de données, les faits constituent les fondations indispensables, mais ce sont les récits qui leur donnent leur portée, leur cohérence et leur pouvoir de conviction.
J’aide les dirigeants et les organisations à structurer et optimiser leur communication. Ils gagnent en cohérence et en notoriété, nécessaires pour accélérer leurs performances et leur impact.