31/05/2026
Cameroun// Histoire
POURQUOI LES ALLEMANDS ONT CHOISI LE MEDUMBA COMME LANGUE VEHICULAIRE DES BAMILEKE
Une langue véhiculaire, c'est une langue que l'on utilise dans les espaces publics: médias, écoles, marchés, etc. Comme le fulfulde pour les Nordistes (Extrême-Nord, Nord, Adamaoua), qui sinon ont plusieurs langues maternelles: guiziga, mundang, etc. Les Nordistes, ont donc une langue véhiculaire, les Sawa aussi (le duala, qui se parle jusqu'à Nkongsamba). Au Centre et au Sud, c'est l'ewondo, alors qu'il y'a plusieurs langues maternelles: yebekolo, bulu, eton, etc. Les Bamiléké, cas unique dans toute l'Afrique, n'ont pas une langue véhiculaire. Pour trouver une solution à cette carence, tout tourne autour d’un nom : Adolf Vielhauer, missionnaire évangéliste allemand, venant de Karlsruhe, qui a passé vingt ans au total au Cameroun, a traduit la Bible en mungaka (1903-1915), et a écrit le premiere grammaire du mungaka (1916). Vielhauer était si intéressé par la langue mungaka de Bali, que, après l’expulsion des Allemands du fait de la guerre, il a continué à travailler sur son dictionnaire, a demandé à revenir au Cameroun, a obtenu l’autorisation des Français, et est revenu en 1926, mais pour être une fois de plus expulsé avec le début de la Deuxième Guerre mondiale, et mourir en Allemagne.
Maintenant, allons-y doucement doucement, et pensons comme Vielhauer :
1) Les Bali et les Bangangté sont liés par une histoire précoloniale qui fait qu’une partie des Bangangté, des Bahog spécifiquement, se soit installée à Bali, et de ce fait, il y a deux groupes à Bali, le groupe autochtone à Bali, Bali-Nyonga, et d'autres sous-groupes évidemment, et celui qui vient de Bangangté, qui est donc Bahog, Bali-Bawock
2) Il se passe que le medumba pur, le medumba véhiculaire que l’on parle à Bangangté-Centre, est justement la langue maternelle des Bahog, langue qui se retrouve donc en même temps à Bali et à Bangangté, même si à Bali, cent cinquante ans lui ont fait inclure des diversions. Par exemple, en bali on dit : Mu lab u, et en medumba on dit : Ma' lab u. Meme chose.
3) Ce parallélisme entre les Bali-Bawock et les Bangangté n’a pas échappé à Vielhauer, dont le travail déjà consistait, selon la méthode de son époque, à rechercher le lieu où la langue est la moins dialectalisée, c.-à-d. parlée avec le moins de variations, ce que les Allemands appelaient ‘langue pure’.
Pourquoi le choix du mungaka/medumba par les Allemands ? Eh bien quiconque est Bangangté et locuteur de l’allemand se rendra compte très facilement que le medumba et l’allemand partagent le même système de composition des mots – Wortbildung – ce qui rend son apprentissage absolument facile pour tout Allemand. L’amour de Vielhauer pour le mungaka/medumba devient donc ainsi très facile à comprendre : c’est lié à l’aisance avec laquelle il avait lui-même pu apprendre cette langue. Plusieurs choses sont d’importance ici : l’organisation d’une rencontre par lui, d’une conférence on dirait aussi, de locuteurs des langues Grassfields, conférence qui impliqua les Bamum, et se tint en 1905, conférence dont la conséquence aura été l’adoption du mungaka comme langue de missionarisation des Grassfields autour de Bali, et l’adoption du medumba comme langue de missionarisation autour de Bangangté, les deux pôles d’expression du medumba/mungaka, et de la famille unique Bahog, famille séparée comme j’ai dit, par une querelle précoloniale. Adolf Vielhauer, dont le travail prenait de l’ampleur, est mort en 1959, loin du Cameroun, et de son Grasslands, dans lesquels les Français introduisaient plutôt l’église catholique, et mettaient un frein à l’utilisation d’une langue unique grassfield, en imposant plutôt le français, créant une hégémonie francophone qui, devant nous, a débouché, pas seulement sur le sabordement des cultures bamiléké, mais aussi et surtout, sur une guerre civile entre francophones et anglophones. Il est temps, il me semble, de reprendre le travail d’Adolf Vielhauer, là où il avait été interrompu.
Tanu