18/10/2026
LA PRESSE INDÉPENDANTE MEURT EN SILENCE… ET QUI S'EN INQUIÈTE ?
Demain, L’Abeille et Limoges 87 ne planeront plus dans le ciel de la presse locale de Haute-Vienne. Deux voix qui s'éteignent, deux regards qui disparaissent, deux espaces de liberté qui se referment. Et moi, qui défends depuis des années une presse locale indépendante, je suis à la fois inquiet, triste et profondément déçu.
Inquiet, parce que chaque disparition d'un journal indépendant est une petite défaite pour la démocratie. Déçu, parce que ceux qui devraient défendre cette diversité de l'information semblent trop souvent regarder ailleurs.
Je n'ai rien contre les grands groupes de presse. Ils ont leur place, leur rôle et leurs qualités. Mais faut-il pour autant leur laisser toute la place, toute la parole et, demain peut-être, toute la vérité ?
Car ne nous voilons pas la face : dans notre société de communication, certains responsables politiques semblent davantage préoccupés par leur présence dans les colonnes des grands journaux que par la survie des petits. Il faut être vu pour exister, être cité pour compter, être photographié pour avoir le sentiment d'agir. Et lorsque les projecteurs sont tenus par quelques grandes entreprises médiatiques, il devient tentant de ne regarder que dans leur direction.
Mais la démocratie ne peut pas vivre avec un seul son de cloche, même lorsque celui-ci sonne très fort !
La presse indépendante, celle qui vit au plus près des habitants, des associations, des commerçants, des artisans et des communes, est un contrepoids indispensable. Elle donne la parole à ceux que l'on n'entend pas toujours. Elle raconte les petites histoires qui font la grande vie de nos territoires. Elle ose parfois poser les questions qui dérangent, sans attendre qu'un grand groupe lui dicte ses priorités.
Et pourtant, qui la soutient véritablement ?
On aime la presse locale lorsqu'elle annonce une manifestation, publie une photographie, valorise une initiative ou relaie un discours. Mais lorsqu'il faut l'aider à survivre, reconnaître ses difficultés économiques, soutenir ses annonceurs ou simplement défendre son existence, les bonnes intentions deviennent parfois aussi légères que le papier sur lequel elles auraient dû être imprimées.
Le plus terrible, c'est que l'on ne mesure souvent la valeur d'une voix que lorsqu'elle s'est définitivement tue.
Ma crainte est simple : voir demain l'information concentrée entre les mains de quelques gigantesques groupes, parfois propriété de grandes fortunes, avec le risque d'une uniformisation des regards, des sujets et des opinions. Une presse où la diversité ne serait plus qu'un slogan publicitaire et où l'indépendance deviendrait un souvenir nostalgique.
Je ne prétends pas que les petits journaux détiennent davantage la vérité que les grands. Mais je suis convaincu que la vérité a besoin de plusieurs regards pour être approchée.
À Est Charente, nous savons ce que signifie faire vivre un journal indépendant. Nous savons les heures de travail, les difficultés financières, le poids de l'impression, de la distribution et cette nécessité permanente de convaincre que, même gratuit pour ses lecteurs, un journal a un coût. Nous savons aussi combien cette aventure est belle lorsqu'elle permet de maintenir un lien entre les habitants d'un territoire.
Alors oui, aujourd'hui, je suis triste de voir disparaître des confrères. Mais je suis surtout inquiet pour demain.
À quoi servira de proclamer « Vive la liberté de la presse ! » si nous laissons mourir, dans l'indifférence, ceux qui la font vivre au quotidien ?
La liberté de la presse ne se défend pas seulement dans les grands discours, les cérémonies officielles ou les déclarations de principe. Elle se défend aussi en soutenant concrètement les journaux indépendants, en leur confiant de la publicité, en les lisant, en les faisant connaître et en respectant leur liberté de ton.
Car un journal qui disparaît, ce n'est pas seulement du papier en moins. C'est une mémoire locale qui s'efface, un regard qui s'éteint et une part de notre liberté collective qui s'amenuise.
Soutenons la presse indépendante aujourd'hui, plutôt que de lui rendre hommage demain.
Parce que le silence d'un journal est définitif. Et qu'une démocratie dans laquelle il ne reste plus qu'une poignée de voix risque de devenir bien sourde.
Bernard Ténevot
Est Charente — Journal indépendant depuis 1996