30/01/2026
En 2026, suspendre le temps et vivre le monde
Un jour, quelqu’un a laissé la lumière entrer assez longtemps pour que le monde s’imprime. Ce n’était ni un événement, ni un paysage remarquable ; juste une vue depuis une fenêtre, un regard. Il a posé la plaque sur le rebord, rien d’exceptionnel : une cour, des murs clairs, un toit. Le soleil, lui, a fait le reste – lentement. Des heures entières à frapper la matière, les ombres ont tourné, la lumière a changé de place, le temps est passé, lentement. Quand l’image est apparue, elle n’a pas montré un instant, mais une durée.[1]
C’était en 1826, il y a deux-cent ans. À l’époque, il fallait des heures pour qu’une image existe. Un temps réduit à quelques minutes, voire quelques secondes à la fin du XIXème siècle, grâce à des procédés comme le collodion humide et des objectifs plus lumineux qui ont permis de fixer des scènes en mouvement. Le Polaroid 95 marque une nouvelle révolution en 1948, en rendant possible l’obtention d’une photographie développée en moins d’une minute, grâce à ce procédé de mini-laboratoire photo embarqué.
Le XXIème siècle amène une nouvelle temporalité : en un clic et quelques secondes, tout est envoyé dans le flux, au point que l’on peut se demander si nous vivons ce que nous faisons, ou si nous le montrons juste. Comme une lumière trop forte, trop continue, cette surabondance d’images provoque une cataracte numérique et peut finir par aveugler ; gavés d’images, l’essentiel se dissout dans l’abondance. Après, que reste-t-il ?
Le travail de photographes comme Pascal Bastien [2] offre une résistance silencieuse à cette société du spectacle que critiquait déjà Guy Debord [3] en 1967. Il saisit des instants de vie quotidienne, familiaux et amicaux, en utilisant la photographie dans un travail au long cours pour en faire une poésie de l’ordinaire. C’est une accumulation patiente d’images qui, mises bout à bout, racontent une histoire plus grande que la somme de ses parties. L’humain y est au centre, avec ses failles, ses joies et ses silences. Il observe et restitue avec tendresse, transformant le banal en précieux, le fugace en éternel.
Face à l’essor des images artificielles où un prompt suffit à fabriquer des mondes entiers, comment distinguer le vrai du faux ? Comment éviter que la désinformation et la division ne deviennent la norme ? Hier, John Heartfield [4] dénonçait le photomontage pour manipuler la vérité. Aujourd’hui, les millions d’images produites artificiellement noient la réalité ; comment ne pas perdre l’essentiel – l’émotion, la mémoire, la présence ? Bastien nous rappelle cet essentiel : une photographie, c’est d’abord une relation – avec un sujet, un lieu, une mémoire. Retrouver ce lien, c’est résister à une déshumanisation du visuel.
Ils n’avaient pas prévu de s’allonger là, c’est arrivé comme ça, dans un élan presque enfantin : s’allonger sur le bord du chemin pour observer le monde autrement. L’herbe était plus haute que prévu et piquait un peu les bras, chatouillait les joues. Ils ont ri puis sont restés là, à écouter le temps s’écouler. Pas en minutes, pas en images, mais en sensations : le souffle de l’autre, le bruissement des herbes, l’air sur la peau. À cet instant, ils étaient simplement présents au monde. [5]
S’il fallait mieux regarder plutôt que toujours montrer ? C’est en portant notre attention à ce qui nous entoure que le monde s’imprime [6] en nous : le chant mélodieux du merle sur la branche d’un olivier, l’odeur du pain grillé dans la maison encore endormie, les empreintes éphémères du ressac sur la grève, la lumière du soleil à travers la canopée, komorebi.
Il y avait ce vieux couple cet après-midi-là, au café de la Place : assise à côté de lui, elle souriait en lui tenant la main. Pas de photo de cette scène ordinaire, juste un souvenir. Étaient-ils un couple ou simplement de vieux amis qui se racontent ? Peu importe, ils étaient beaux dans cet instant partagé et ce lien ancien qui les unissait.
La vie demande du temps, elle se tient dans la lenteur, dans l’attention que l’on donne et que l’on reçoit, dans ce temps accordé à l’autre, l’écoute, les conversations qui s’étirent jusqu’au soir ou au petit matin. Les relations ne se mesurent pas, elles se vivent. Être au monde commence peut-être ici, dans l’art de voir sans filtre, de regarder vraiment, le monde, l’autre – dans sa fragilité, ses rides, ses silences, ses doutes. Être présent, simplement.
En 2026, suspendons le temps pour vivre le monde !
Karen Lavot-Bouscarle
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1– 2026 célèbre le bicentenaire de la photographie. Point de vue du Gras est la première photographie permanente, réussie et connue de l’histoire de la photographie, réalisée par Nicéphore Niépce en 1826 depuis sa maison à Saint-Loup-de-Varennes. C’est une héliographie obtenue à l’aide d’une chambre noire et d’une plaque d’étain recouverte de bitume de Judée. Elle représente une aile de sa propriété et est considérée comme le premier cliché photographique stable à avoir survécu jusqu’à aujourd’hui.
2– Exposition à la Galerie de la Filature à Mulhouse, jusqu’au 1er mars 2026. https://www.arte.tv/fr/videos/130925-000-A/photographie-le-journal-de-famille-de-pascal-bastien/
3– Guy Debord, dans « La Société du spectacle », développe une critique radicale de la société moderne, qu’il analyse à travers le prisme du spectacle – un concept central qui désigne la transformation de la vie sociale en une immense représentation médiatisée, aliénante et marchande.
4– Dans les années 1930, ce pionnier du photomontage dénonçait la propagande nazie en détournant les images officielles. Son travail montrait comment le visage de la vérité pouvait être découpé, recomposé, trahi.
5– Interprétation libre d’une photographie de Pascal Bastien présentée lors de l’exposition Belle Lurette à La Maison de la Photographie Robert Doisneau en 2019 (http://pascalbastien.com/2019/06/11/exposition-belle-lurette/)
6– Le mot « impression », du latin impressio, désigne à l’origine l’action physique d’appliquer une marque ou une image sur un support, comme en imprimerie ou en photographie. Au figuré, il évoque ce qui s’imprime dans l’esprit ou les sens : la trace émotionnelle, la sensation subjective laissée par une expérience avec le monde extérieur.