10/08/2026
DOSSIER CFE
Vivre à Madagascar apprend assez vite à relativiser certaines habitudes françaises. Ici, beaucoup de choses fonctionnent autrement. Pas nécessairement moins bien, mais autrement.
Une consultation médicale peut rester relativement abordable, tandis qu’une intervention lourde, une imagerie spécialisée ou une hospitalisation peuvent soudainement représenter une somme considérable. Entre les deux, chaque expatrié finit par construire son propre filet de sécurité.
Il y a celui qui garde une assurance française « au cas où ». Celui qui souscrit une couverture locale. Celui qui préfère payer ses petites dépenses de santé directement et conserver une réserve pour les coups durs. Celui qui considère qu’en cas de gros problème, il reprendra simplement un avion pour la France. Et celui qui empile les protections jusqu’à ne plus très bien savoir laquelle rembourse quoi.
Le problème commence généralement le jour où il faut passer de la brochure commerciale à la facture.
Car une couverture médicale n’est jamais seulement un pourcentage imprimé dans un tableau. C’est aussi une somme qu’il faut parfois avancer, un justificatif accepté ou refusé, un établissement conventionné ou non, un délai, un interlocuteur qui répond — ou pas — et parfois quelques milliers d’euros immobilisés en attendant que la bonne case administrative soit enfin cochée.
À Madagascar, la question est d’autant plus importante que les pratiques administratives des professionnels de santé ne correspondent pas toujours aux standards français : factures manuscrites, documents variables selon les structures, soins reçus loin des grandes cliniques de la capitale.
C’est ici qu’entre en scène une vieille connaissance des Français de l’étranger : la Caisse des Français de l’étranger, la CFE.
Et derrière une question apparemment simple — « combien vais-je être remboursé ? » — se cache aujourd’hui une histoire beaucoup plus intéressante.
MADAGASCAR, PLUTÔT BIEN LOTI
Première surprise : Madagascar est plutôt bien placé dans la géographie actuelle de la CFE.
Le pays appartient en 2026 à la zone 1. Pour les soins dispensés à l’étranger depuis le 1er janvier, une consultation standard de généraliste ou de spécialiste — hors psychiatres et pédiatres de moins de six ans — est remboursée jusqu’à 21 euros, dans la limite de la dépense réellement engagée.
L’imagerie médicale — radiographie, scanner, IRM — est prise en charge à 55 % du coût réel ; les analyses biologiques à 50 %, les soins infirmiers et la kinésithérapie à 45 %, la pharmacie à 65 % et les actes dentaires à 30 %.
Ce n’est donc pas une assurance aux frais réels.
Une consultation facturée 50 euros ne donnera pas 35 euros de remboursement : la CFE restera plafonnée à 21 euros dans le cas standard. Pour le dentaire, l’imagerie ou certains soins réguliers, les restes à charge peuvent donc s’accumuler rapidement.
Mais l’hospitalisation change radicalement la photographie.
Madagascar bénéficie actuellement d’un tiers payant hospitalier pouvant atteindre 100 % des dépenses éligibles. Le réseau publié par la CFE comprend notamment la Polyclinique d’Ilafy, Espace Médical Ambodivona, FUNHECE et plusieurs établissements Espace Médical à Antsahabe, Antsiranana, Ambohibao, Mahajanga, Nosy Be, Tanjombato ou Toamasina.
La prise en charge doit toutefois être préalablement validée par VYV International Assistance.
Et « 100 % » ne signifie pas que la chambre particulière, le minibar et la vue panoramique sur Tana seront généreusement offerts par la République. Certains frais de confort, dépassements ou dépenses hors garantie peuvent rester à la charge du patient.
Mais pour une véritable hospitalisation entrant dans le dispositif, la protection est loin d’être symbolique.
Hors tiers payant, la différence devient spectaculaire : une hospitalisation classique de zone 1 est prise en charge à 67 % du coût réel, la chimiothérapie à 80 % et la radiothérapie à 87 %.
Bien utiliser le réseau peut donc représenter plusieurs milliers d’euros de différence.
CINQ JOURS… OU CINQUANTE-NEUF
Sur le papier, la CFE a également énormément progressé dans le traitement de ses remboursements.
Elle annonce pour 2025 un délai moyen de cinq jours pour les demandes déposées en ligne, contre treize jours en 2022.
Et ce chiffre n’est pas simplement commercial. L’audit conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Inspection générale des finances confirme cette amélioration : en décembre 2024, le traitement des soins à l’étranger déposés numériquement était déjà descendu à cinq jours.
Excellent.
Sauf qu’un peu plus loin dans le même audit apparaît un chiffre beaucoup moins séduisant : 59 jours pour les soins hospitaliers réalisés à l’étranger en décembre 2024.
Cinq jours d’un côté. Cinquante-neuf de l’autre.
Les deux chiffres peuvent parfaitement être vrais.
Des milliers de dossiers simples traités très rapidement produisent une excellente moyenne. Quelques dossiers complexes peuvent, pendant ce temps, partir explorer les profondeurs administratives pendant plusieurs semaines.
C’est précisément ce que racontent les témoignages d’utilisateurs à Madagascar : certains adhérents décrivent des remboursements rapides lorsque tout est transmis correctement en ligne ; d’autres racontent des attentes de trois, quatre, parfois six mois lorsqu’un dossier bloque, que des justificatifs sont redemandés ou que le courrier papier remplace le numérique.
Et lorsqu’il faut avancer régulièrement des frais importants, la question n’est plus seulement administrative.
Elle devient un problème de trésorerie familiale.
LES UTILISATEURS, EUX, SONT BEAUCOUP MOINS ENTHOUSIASTES
La CFE elle-même ne cache d’ailleurs pas que tout n’est pas rose.
Son enquête 2025 donne une satisfaction globale de seulement 2,95 sur 5 chez les particuliers, contre 3,21 chez les entreprises. L’organisme reconnaît que, maintenant que les délais standards ont fortement diminué, les principales attentes concernent précisément la qualité de la relation avec le service client.
Sur Trustpilot, le paysage est franchement plus sombre.
Au 10 août 2026, la CFE y obtient 1,4 sur 5 sur 53 avis.
Ces avis ne constituent évidemment pas un sondage représentatif de l’ensemble des adhérents. Ce sont les opinions d’utilisateurs qui ont choisi de témoigner publiquement.
Mais le signal reste difficile à ignorer.
Les mêmes reproches reviennent : dossiers bloqués, remboursements jugés insuffisants, réponses difficiles à obtenir, demandes répétées de documents ou incompréhension devant certaines décisions.
Il serait faux d’écrire que 96 % des adhérents à la CFE sont mécontents parce que 96 % des avis publiés sur une plateforme sont à une étoile.
Mais lorsqu’une institution affiche elle-même moins de 3 sur 5 de satisfaction chez ses particuliers et qu’un espace public d’avis accumule les mêmes griefs, regarder ailleurs en sifflotant deviendrait également une curieuse méthode d’enquête.
FAUT-IL ALORS UNE COMPLÉMENTAIRE ?
C’est probablement la mauvaise question.
La bonne serait plutôt : quel risque veut-on conserver soi-même ?
Pour quelqu’un qui consulte peu, accepte de payer une partie des petits soins et utilise correctement le tiers payant hospitalier, la CFE seule peut constituer une protection cohérente.
Pour quelqu’un qui nécessite régulièrement du dentaire, de l’imagerie, de la kinésithérapie, des analyses ou des consultations coûteuses, les restes à charge peuvent s’accumuler et rendre une complémentaire beaucoup plus pertinente.
Reste une troisième stratégie : disposer d’une couverture locale à Madagascar et conserver une protection pour les soins effectués en France. La CFE commercialise précisément FrancExpat dans cette logique.
Repartir en France pour une consultation à 30 euros n’a évidemment aucun sens si le billet d’avion coûte vingt fois plus cher. Pour une pathologie lourde, une intervention très spécialisée ou un traitement programmé, le calcul mérite en revanche d’être posé.
Un autre point doit cependant être vérifié avant de considérer son filet de sécurité comme complet : le rapatriement sanitaire.
La couverture santé classique de la CFE ne comprend pas automatiquement ce service. Or, à Madagascar, la question n’est pas anodine lorsque le plateau technique local ne suffit plus. Le risque peut toutefois être couvert séparément par une garantie d’assistance ou par des sociétés spécialisées présentes localement, comme Assistance Plus, qui proposent notamment des forfaits d’assistance et d’évacuation sanitaire.
Pas besoin, donc, de transformer sa couverture santé en sapin de Noël uniquement pour prévoir ce risque. Encore faut-il avoir pensé à l’assurer avant le jour où l’avion médicalisé devient nécessaire.
Et c’est justement ici que le sujet cesse d’être seulement médical.
UNE CAISSE QUI CHERCHE SON ÉQUILIBRE
La CFE est un objet institutionnel assez singulier : organisme de droit privé chargé d’une mission de service public, caisse de Sécurité sociale d’un côté, acteur confronté à la concurrence des assurances internationales de l’autre.
L’audit IGAS-IGF publié en juin 2026 décrit un modèle économique fragilisé et recommande une réforme importante.
Depuis 2018, son exploitation accumule les difficultés. Les contrats individuels de santé sont structurellement moins rentables que les contrats collectifs d’entreprises, tandis que le portefeuille évolue justement vers davantage d’individuels et moins de collectifs.
En 2025, la CFE a retrouvé un résultat positif de 11,7 millions d’euros. Mais ce retour au bénéfice bénéficie notamment de 22,7 millions d’euros de reprises de provisions et de recettes supplémentaires liées aux revalorisations des cotisations.
La CFE reconnaît elle-même que son équilibre structurel n’est pas encore rétabli.
La solution la plus immédiatement visible pour l’adhérent est arrivée le 1er avril 2026 : une hausse de 11 % des cotisations santé individuelles et collectives, avec certaines exceptions.
Le calendrier avait au moins le mérite de l’humour.
+11 % au 1er avril.
Le poisson d’avril, lui, est resté toute l’année.
Mais attribuer cette situation uniquement à la mauvaise gestion de la CFE serait beaucoup trop confortable.
Car la politique a également laissé quelques empreintes digitales sur la caisse.
LA SOLIDARITÉ AVEC L’ARGENT DES AUTRES
Prenons la catégorie aidée, destinée aux Français de l’étranger disposant de faibles revenus.
Initialement, sa prise en charge relevait beaucoup plus directement de l’État. Puis sa participation a progressivement diminué.
Depuis 2016, la dotation budgétaire structurelle est fixée à seulement 380 000 euros.
Le coût annuel du dispositif atteignait environ 4,9 millions d’euros en 2024. Après abondement supplémentaire en cours d’année, l’État en a financé environ 700 000 euros, soit autour de 14 %.
L’essentiel de la facture est donc supporté par la CFE elle-même.
Le raisonnement politique initial possédait une logique imparable : la CFE avait des réserves, elle pouvait donc payer davantage elle-même.
Puis les années passent.
Et lorsque les réserves et l’équilibre financier commencent à devenir préoccupants, la question surgit : comment cette caisse a-t-elle pu en arriver là ?
La politique possède parfois ce talent remarquable de découvrir le cadavre sans reconnaître la pelle.
Puis vint 2018.
LA CFE DU XXIe SIÈCLE
Cette année-là, une réforme profonde de la CFE est proposée au Sénat.
Elle n’est pas l’œuvre d’un seul camp. Jean-Yves Leconte explique que le texte a été travaillé avec l’ensemble des groupes. Le gouvernement d’Agnès Buzyn lui apporte son soutien. Le Sénat l’adopte à l’unanimité des présents.
À l’Assemblée nationale, Anne Genetet présente cette réforme comme la « première pierre indispensable à la création de la CFE du XXIe siècle ».
Parmi les dispositifs mis en place figure la protection des anciens adhérents contre des augmentations trop brutales de cotisations.
L’intention sociale était parfaitement défendable.
Le résultat financier beaucoup moins.
L’audit IGAS-IGF considère aujourd’hui que le mécanisme concernant ces anciens contrats a été mal conçu et mal calibré. Les fameux « contrats ex » ont produit environ 12 millions d’euros de déficit pour la caisse en 2023.
Sept ans plus t**d, le 8 novembre 2025, Anne Genetet intervient à nouveau sur la CFE.
Cette fois, alors qu’un financement public supplémentaire est proposé, elle estime qu’abonder la caisse avant qu’elle corrige ses problèmes de gestion pourrait être irresponsable et conclut :
« Attendons déjà qu’elle apprenne à se gérer, nous verrons ensuite ce que l’État peut faire pour la soutenir. »
Entre la première pierre de la CFE du XXIe siècle et « qu’elle apprenne à se gérer », sept ans auront donc suffi.
Quelque part, l’architecte doit chercher le plan.
Attention toutefois à ne pas fabriquer artificiellement un coupable unique.
Anne Genetet n’a pas créé seule les difficultés de la CFE. La réforme était transpartisane, soutenue par le gouvernement et répondait à de véritables problèmes. Et la direction de la caisse possède elle-même une responsabilité dans ses choix de gestion, ses coûts, certains tarifs ou encore son organisation.
Mais c’est justement là que le discours politique devient agaçant.
En juillet 2024, lorsque le gouvernement missionne l’IGAS et l’IGF pour rechercher comment assurer la pérennité de la CFE, la lettre de mission fixe une limite particulièrement intéressante : les solutions doivent être recherchées sans augmentation de la participation de l’État.
Traduction moins administrative :
Trouvez comment réparer la maison, mais évitez de nous envoyer la facture.
Le rapport est achevé en mai 2025.
En avril 2026, près d’un an plus t**d, le gouvernement expliquait encore au Sénat que ses recommandations étaient « en cours d’analyse ».
Le rapport ne sera finalement rendu public que le 12 juin 2026.
Entre-temps, les cotisations ont augmenté et les parlementaires ont continué à discuter du financement particulièrement faible de la catégorie aidée.
Alors oui, la CFE doit se réformer.
Oui, elle doit maîtriser ses coûts.
Oui, certains de ses choix ont été mauvais.
Mais l’État et le Parlement ne peuvent pas sérieusement se présenter aujourd’hui comme de simples spectateurs découvrant une caisse qui aurait mystérieusement saboté son propre modèle économique.
Pendant quinze ans, ils ont voté ses règles, réduit le financement public de certaines missions sociales, organisé une réforme tarifaire aujourd’hui partiellement remise en question et demandé ensuite aux inspecteurs de trouver une solution qui ne coûte pas davantage à l’État.
Au bout de la chaîne, quelqu’un doit pourtant payer.
Ce ne sera vraisemblablement ni un rapport parlementaire, ni une commission, ni une inspection générale.
Ce sera l’adhérent.
Celui qui vit à Antananarivo, Nosy Be, Toamasina ou ailleurs à Madagascar.
Celui qui vient de voir sa cotisation augmenter.
Et qui, au départ, ne demandait pourtant rien d’extraordinaire.
Il voulait simplement savoir combien lui coûterait sa prochaine consultation, combien la CFE lui rembourserait…
et surtout quand.
Expat : Madagascar