26/03/2026
LE RAPPORT DE L'ONU OU LE MIROIR QUE LA JUNTE REFUSE DE REGARDER.
Il faut avoir le cœur blindé ou la conscience en congé prolongé pour lire le rapport de l'Expert indépendant des Nations Unies sur les droits de l'homme au Mali sans en être ébranlé.
Tout y est : les exécutions sommaires, les disparitions forcées, les frappes de drones sur des civils, les enfants recrutés par les groupes armés, les femmes violées dans l'indifférence générale, les journalistes jetés en prison, et les partis politiques dissous comme on balaie des feuilles mortes.
Au sommet de cet édifice de souffrances, un régime militaire qui, depuis cinq ans, gouverne par le déni, la répression et le mensonge, tout en réclamant la confiance aveugle d'un peuple qu'il a méthodiquement privé de tout moyen de s'exprimer.
Qu'on ne vienne pas nous parler de souveraineté. La souveraineté, ce n'est pas un général en treillis qui se fait tailler un mandat de cinq ans renouvelables par une assemblée de courtisans.
La souveraineté, ce n'est pas un décret qui dissout les partis politiques au motif qu'ils dérangent. La souveraineté, ce n'est pas un pôle transformé en tribunal d'inquisition contre quiconque ose écrire un statut Facebook ou un tweet critique. La souveraineté, c'est le peuple.
Et le peuple malien, aujourd'hui, n'a ni la parole, ni le vote, ni la sécurité, ni le pain. Il n'a que la peur et le silence qu'on lui impose au nom d'une refondation dont personne, de Bamako à Kidal, ne voit la moindre trace.
Le rapport de l'ONU dit ce que tout le monde sait et que personne dans les cercles du pouvoir ne veut entendre. La situation sécuritaire est pire qu'avant la transition, pire qu'avant le premier coup d'État, pire qu'avant le second.
Les jihadistes du ne se contentent plus du nord et du centre. Ils descendent vers le sud, assiègent les axes routiers, et imposent des blocus économiques qui affament des populations entières. Et face à cela, que propose le régime ?
Des drones qui tuent des civils, des opérations militaires conjointes avec les mercenaires de , rebaptisés Corps pour faire plus présentable, qui laissent derrière eux un sillage d'exécutions sommaires et de villages terrorisés.
Voilà la réalité que les communiqués triomphalistes de la télévision nationale s'emploient chaque soir à maquiller. Voilà la vérité que le rapport de l'Expert indépendant pose sur la table avec la brutalité des faits.
L'impunité, dans ce système, n'est pas un dysfonctionnement. C'est une politique. Aucune poursuite sérieuse contre les auteurs de violations, qu'ils soient des officiers maliens ou des mercenaires russes. Le retrait du Statut de Rome n'est pas un acte de souveraineté, c'est un acte de lâcheté juridique. C'est dire à la communauté internationale :
nous savons ce qui se passe sur notre sol, nous savons qui en est responsable, et nous avons décidé que personne ne sera jamais inquiété. C'est garantir aux bourreaux qu'ils peuvent continuer. C'est dire aux victimes qu'elles n'existent pas.
Le Mali, ce pays qui a donné au continent la Charte du Mandé, qui a inscrit dans sa tradition politique les principes de dignité humaine bien avant que l'Europe ne rédige ses déclarations, ce pays-là se retire de la justice internationale pour protéger des criminels. Il faut mesurer la profondeur de cette déchéance.
Mais l'impunité pour les bourreaux a son corollaire : l'acharnement contre les voix libres. Et c'est peut-être là que la nature véritable de ce régime se révèle le plus crument. Regardons les faits.
, ancien Premier ministre de la République, arrêté le 1er août 2025, condamné à deux ans de prison dont un an ferme par le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité. Son crime ?
Avoir publié un tweet sur X dans lequel il exprimait sa solidarité avec des prisonniers politiques qu'il avait visités en détention, et promettait de se battre pour que « le soleil succède à la nuit ». Voilà donc un ancien chef de gouvernement, une figure politique connue pour son discours réformiste, jeté en prison pour avoir osé nommer la nuit par son nom.
L'atteinte au crédit de l'État, l'opposition à l'autorité légitime : tels sont les chefs d'accusation mobilisés contre un homme dont le seul tort est d'avoir refusé de se taire. Human Rights Watch et Amnesty International ont demandé sa libération immédiate. Bamako n'a pas cillé.
Le cas de , dit Ras Bath, est plus terrible encore par sa durée et par ce qu'il révèle de la mécanique judiciaire de ce régime. Chroniqueur de radio, animateur, porte-parole du Collectif pour la défense de la République, est détenu depuis le 28 mars 2023.
Bientôt trois ans. Son crime originel ? Avoir déclaré publiquement que l'ancien Premier ministre , mort en détention le 21 mars 2022, avait été « assassiné ». Relaxé du chef de simulation d'infraction en juillet 2023, condamné en appel à 18 mois de prison dont 9 avec sursis, il aurait dû être libre depuis longtemps.
Mais la justice malienne, cette justice aux ordres, a trouvé le moyen de le maintenir en détention en renouvelant indéfiniment sa détention provisoire, en empilant de nouvelles charges (association de malfaiteurs, atteinte au crédit de l'État, crimes à caractère racial), en le transférant de prison en prison, de Bamako à Kénioroba, loin de tout regard.
La et l'OMCT ont dénoncé un harcèlement judiciaire et une détention arbitraire. La junte s'en moque. Ras Bath, celui qui scandait « Choquer pour éduquer », est en train d'être brisé dans le silence d'une cellule pour avoir dit tout haut ce que le peuple pense tout bas.
Mara, , , , , dit Ben le Cerveau, dite Rose Vie Chère. La liste s'allonge. Chaque nom est un visage.
Chaque visage est une liberté confisquée. Et derrière ces noms connus, combien d'anonymes croupissent dans les cellules surpeuplées de Bamako, de Koulikoro, de Dioila, de , pour avoir eu le malheur de penser et de le dire ? Le Mali de la transition est devenu un cimetière de libertés où la parole est traitée comme un crime de lèse-majesté et où le pôle cybercriminalité fait office de chambre d'exception.
Et que dire de la situation des plus vulnérables ? Les violations contre les enfants ont augmenté de plus de 300 %. Trois cents pour cent. Ce chiffre devrait déclencher une mobilisation nationale, un sursaut, une honte collective. Au lieu de cela, rien. Plus de 1,5 million d'enfants malnutris.
Des femmes victimes de violences de genre dans une indifférence qui confine à la complicité. L'esclavage par ascendance qui persiste, comme si les siècles n'avaient rien changé dans certaines parties du territoire.
Et pendant ce temps, les autorités de transition adoptent des chartes de réconciliation que personne ne lit, organisent des forums que personne ne prend au sérieux, et multiplient les gestes symboliques destinés à nourrir les rapports de suivi des organisations internationales. Comédie tragique d'un régime qui joue la réforme pour mieux perpétuer le statu quo.
Il faut dire les choses comme elles sont, sans les euphémismes de la diplomatie et sans les précautions oratoires que le format éditorial impose habituellement. Le Mali est gouverné par une junte militaire qui a trahi toutes ses promesses.
Elle avait promis une transition courte, elle s'est installée dans la durée. Elle avait promis la sécurité, le pays n'a jamais été aussi dangereux. Elle avait promis la refondation, elle a détruit les institutions sans rien construire à la place. Elle avait promis le dialogue, elle a muselé toute forme de contestation et rempli les prisons de ceux qui osent parler.
Un ancien Premier ministre condamné pour un tweet. Un enfermé depuis trois ans pour avoir dit qu'un homme mort en détention avait été assassiné. Des activistes, des journalistes, des élus, des citoyens ordinaires, broyés par une machine judiciaire qui ne rend plus la justice mais fabrique du silence.
On me reprochera, comme d'habitude, la virulence du propos. On m'accusera de faire le jeu de l'ennemi, de la transition, de manquer de patriotisme. Je connais la chanson. Elle est fredonnée par tous les régimes autoritaires de la terre depuis que les hommes ont inventé la tyrannie.
Le patriotisme, ce n'est pas se taire quand son pays sombre. Le patriotisme, ce n'est pas applaudir des généraux qui confondent l'État avec leur caserne. Le patriotisme, c'est dire la vérité, même quand elle dérange, surtout quand elle dérange. Et la vérité, aujourd'hui, c'est que le de la transition n'est plus une transition. C'est un régime. Un régime autoritaire, incompétent et brutal, qui conduit le pays vers l'abîme en demandant au peuple de lui dire merci.
L'Histoire jugera. Elle jugera les officiers qui ont confisqué le pouvoir. Elle jugera les mercenaires qui ont ensanglanté les villages. Elle jugera les qui ont prêté leur robe à la persécution politique. Elle jugera les intellectuels qui ont vendu leur plume au plus offrant. Elle jugera les partenaires internationaux qui ont détourné le regard.
Et elle rendra justice à , à Ras Bath, à tous ceux qui, dans la tempête, ont choisi de parler plutôt que de ramper. Non par courage, il n'y a aucun courage particulier à écrire ce que des millions de personnes pensent, mais par fidélité à cette idée simple que la vérité, même impuissante, reste la dernière dignité de ceux à qui l'on a tout pris.