01/20/2026
Quand le micro devient une arme : dérives et faillite éthique d’une partie de la presse haïtienne
Port-au-Prince, 19 janvier 2026
Rédiger par : Wilson Maître
La sommation adressée par le conseiller-président Edgard Leblanc Fils au journaliste Rudy Sanon dépasse largement le cadre d’un simple différend entre un responsable public et un professionnel des médias. Elle met une nouvelle fois en lumière une dérive inquiétante au sein d’une frange de la presse haïtienne : l’abandon des règles élémentaires du journalisme au profit de l’accusation gratuite, du sensationnalisme et du lynchage médiatique.
Dans une vidéo diffusée le 12 janvier 2026 sur sa page « Team Rudy Officiel », Rudy Sanon accuse frontalement le conseiller-président Edgard Leblanc Fils de corruption, affirmant que ce dernier aurait perçu une somme de 30 millions de gourdes lors d’une visite au domicile du Premier ministre, le 24 décembre dernier. Des propos d’une extrême gravité, lancés sans la moindre preuve rendue publique, sans documents, sans témoignages recoupés, sans enquête sérieuse — bref, sans le minimum de rigueur qu’exige une telle accusation.
Face à ces déclarations, une sommation judiciaire a été signifiée au journaliste le lundi 19 janvier 2026, lui enjoignant de se rétracter formellement dans un délai d’un jour franc, par les mêmes canaux de diffusion. À défaut, son silence pourrait être interprété comme une reconnaissance des faits allégués, ouvrant la voie à des poursuites judiciaires.
Mais le véritable enjeu n’est pas seulement juridique. Il est profondément moral et professionnel. Car cette affaire illustre une pratique de plus en plus banalisée : celle de journalistes qui se contentent de brandir leur micro ou leur caméra comme un permis d’accuser, sans enquête, sans contradiction et sans responsabilité.
En Haïti, dénoncer la corruption est une nécessité vitale. Mais dénoncer ne signifie pas diffamer. Accuser un haut responsable de l’État de détournement de fonds exige des preuves solides, une investigation approfondie et le respect strict des principes du métier. À défaut, le journalisme se transforme en arme de destruction réputationnelle, au service d’agendas obscurs, de rivalités politiques ou d’une quête malsaine de notoriété.
Cette confusion volontaire entre liberté d’expression et licence de calomnie fragilise l’ensemble du corps journalistique. Elle jette le discrédit sur ceux qui, dans des conditions souvent difficiles, continuent de faire leur travail avec sérieux, méthode et intégrité. Elle alimente aussi une dangereuse banalisation du mensonge, où l’accusation publique devient une vérité par simple répétition.
Plus grave encore, ce type de pratique contribue à empoisonner le débat public. Dans un pays déjà miné par la crise, l’insécurité et l’effondrement de la confiance institutionnelle, transformer l’information en spectacle accusatoire revient à ajouter du chaos au chaos. Le journaliste n’est pas un procureur improvisé, encore moins un juge autoproclamé.
Cette affaire devrait servir d’électrochoc. Elle appelle à une introspection urgente de la profession : soit la presse haïtienne se ressaisit, se dote de standards clairs et assume pleinement sa responsabilité sociale, soit elle continuera de perdre sa crédibilité, laissant le champ libre à la rumeur, à la manipulation et à l’arbitraire médiatique.
Informer est un devoir. Accuser sans preuves est une faute. Et quand le journalisme renonce à la vérité, il cesse d’être un contre-pouvoir pour devenir un danger public.
Wilson Maître